
Il faut imaginer la scène : on est au début des années 1980, le jeu de rôle débarque en France comme un ovni venu de chez Gary Gygax, et quelques passionnés décident de créer… un magazine. Pas un magazine de filles ou de bagnoles : un magazine sur cette chose étrange où des gens se racontent des histoires autour d’une table en lançant des dés. L’idée paraissait folle. Elle s’est avérée fondatrice. Voici l’histoire de la presse rôliste française, de ses heures de gloire à sa lente agonie, conclue le 20 février 2026 par la mort de Casus Belli pour son 50e numéro.
Les pionniers : quand le JDR s’imprimait sur papier glacé
Le point de départ, c’est Casus Belli, né en 1980 sous l’impulsion de François Marcela-Froideval, ludologue chez Jeux Descartes, qui recrute pour l’occasion un jeune illustrateur et maquettiste du nom de Didier Guiserix. Le magazine est d’abord l’outil de communication d’une association de wargameurs, avant de basculer vers le jeu de rôle avec une énergie qu’aucun des deux fondateurs n’avait vraiment anticipée. Guiserix, dont les fameux “crapougnâts” (ces petits personnages triangulaires) deviendront une signature visuelle du titre, restera l’une des figures les plus emblématiques de toute l’histoire de la presse rôliste française. Le magazine devient très vite la référence absolue pour toute une génération de rôlistes français.
Au fil des années 1980, Casus Belli publie des scénarios inédits, des critiques, des aides de jeu. Il traduit, adapte, vulgarise. Pour des centaines de milliers de joueurs qui n’avaient accès ni aux livres de règles en version originale anglaise ni aux boutiques spécialisées (rares et chères), le magazine est littéralement la porte d’entrée vers le jeu de rôle. Une sorte de Maître du Jeu national, bimestriel puis mensuel selon les époques, qu’on attendait avec la même impatience qu’un épisode de Dragon Ball Z en 1990.
La galaxie des fanzines : l’underground rôliste
En parallèle des magazines professionnels, une scène fanzine bouillonnante se développe dès le milieu des années 1980. Photocopiés, agrafés à la main, distribués lors des conventions ou par abonnement postal, ces publications artisanales sont le Reddit de l’époque : bruts, passionnés, souvent bourrés de fautes, toujours authentiques. Des titres comme Runes, Le Vent du Temps ou des dizaines d’autres productions locales constituent un véritable écosystème parallèle. Leur lectorat est difficile à estimer (les tirages restaient confidentiels et rarement documentés), mais certains fanzines touchaient plusieurs centaines d’abonnés réguliers via les conventions. Ce n’est pas rien quand on parle de trésors tapés à la machine et polycopiés dans l’arrière-boutique d’un lycée.
Mais la vraie concurrence à Casus Belli ne vient pas des fanzines : elle surgit en mai 1986 sous la forme de Chroniques d’Outre-Monde (COM), un magazine professionnel à part entière, lancé par Les Humanoïdes Associés. Là où Casus Belli cultivait un ton mesuré et bienveillant dans ses critiques, COM s’adressait aux rôlistes de la première heure avec une franchise assumée, un humour adulte et décalé, et une absence totale de langue de bois. Le magazine évoquait sans retenue des sujets que Casus Belli n’aurait jamais osé approcher, et ses critiques de jeux étaient autant de coups de poing dans la mare. COM a publié une trentaine de numéros jusqu’en 1993, accompagnés notamment du jeu de rôle Trauma, développé dans ses pages. À ces titres s’ajoute Graal, mensuel lancé en novembre 1987 par Socomer Edition, qui a la particularité d’être le premier magazine JDR français vendu en kiosques à utiliser la PAO, avec une couverture du n°1 signée Philippe Druillet. Quelques numéros dépasseront les 10 000 exemplaires vendus avant que le titre ne disparaisse en 1990 après 26 numéros. La presse JDR française a donc connu, durant quelques années glorieuses, un vrai pluralisme éditorial : quatre magazines professionnels (Casus Belli, COM, Dragon Radieux et Graal) avec des lignes éditoriales radicalement différentes et des lectorats qui ne se recouvraient qu’en partie. Une époque révolue.
La traversée du désert et les résurrections manquées
Les années 1990 voient émerger Backstab (1997), concurrent direct de Casus Belli, plus orienté wargame fantastique et Confrontation (le jeu de figurines de Rackham), avec un positionnement graphique plus moderne et un ton plus percutant. La rivalité entre les deux magazines est réelle, alimentée par des rédacteurs qui passent d’un camp à l’autre, des exclusivités jalousement gardées et des éditoriaux qui se répondent sans jamais se citer. Charmant.
Mais le vrai coup de massue arrive en 2000 : Casus Belli, après 116 numéros et vingt ans de bons et loyaux services, cesse de paraître. Le marché s’est fragmenté, internet commence à grignoter les parts de l’imprimé, et les éditeurs ne voient plus la rentabilité d’un magazine généraliste JDR. C’est la fin d’une ère. Backstab survivra jusqu’en 2005 (n°51) avant de connaître le même sort.
Les tentatives de renaissance : espoir et désillusion
Casus Belli revient une première fois sous forme de supplément offert avec d’autres publications, puis connaît une résurrection en bonne et due forme à partir de 2011, sous la houlette de Black Book Éditions, avec Didier Guiserix lui-même aux commandes en tant que co-rédacteur en chef, comme pour boucler une boucle de trente ans. Le magazine adopte un format trimestriel, une maquette soignée et une ambition éditoriale claire : redevenir le carrefour de la communauté rôliste française. L’accueil est chaleureux, la nostalgie joue à plein, et la base de fans répond présent.
Sauf que le monde a changé. Les podcasts JDR prolifèrent, YouTube propose des actual plays en continu, et les forums ont migré vers Discord. Le magazine papier lutte pour trouver sa place dans un paysage médiatique fragmenté à l’infini. JDR Mag, trimestriel participatif géré par une association de bénévoles et qui avait pris le relais avec 68 numéros, rend l’âme en octobre 2025 après la fermeture définitive de son éditeur Titam. Les chiffres de lectorat de Casus Belli restent confidentiels (Black Book Éditions ne communique pas publiquement ses ventes), mais les estimations de la communauté tournent autour de quelques milliers d’abonnés pour cette nouvelle ère, loin des dizaines de milliers de la grande époque.
Le 20 février 2026, Casus Belli tire sa révérence pour son 50e numéro de cette ultime série. Un chiffre rond, presque trop symbolique pour être anodin. On imagine difficilement que la rédaction n’ait pas choisi cette sortie avec une pointe de mise en scène : mourir sur un anniversaire, c’est toujours plus élégant que de s’éteindre sur un numéro 47 un mardi pluvieux.
L’histoire de la presse JDR française est, finalement, celle du JDR lui-même : née dans l’enthousiasme brut des pionniers, portée par des passionnés qui y ont mis des tripes et souvent peu d’argent, traversée de disputes fratricides et de réconciliations, et toujours rattrapée par une réalité économique qui ne comprend pas vraiment pourquoi des gens payeraient pour lire des règles de jeu. La réponse, pourtant, était simple : ce n’était pas des règles qu’on achetait. C’était de la communauté, imprimée sur papier glacé. Et ça, aucun algorithme n’a encore vraiment réussi à le remplacer.
FAQ
Quand a été créé Casus Belli, le magazine de JDR français ?
Casus Belli est né en 1980, publié par Excalibur Éditions (filiale de Jeux & Stratégie). Il est devenu rapidement le magazine de référence du jeu de rôle en France, couvrant wargames et JDR avant de se spécialiser progressivement dans le jeu de rôle sur table.
Combien de fois Casus Belli a-t-il été relancé ?
Après sa première mort en 2000 (116 numéros), Casus Belli a connu plusieurs tentatives de résurrection, dont une version notable relancée par Black Book Éditions en 2012. Cette ultime série s’est conclue avec le 50e numéro en février 2026.
Qu’est-ce qu’un fanzine de JDR ?
Un fanzine de JDR est une publication amateur, souvent photocopiée et agrafée à la main, produite par des passionnés en dehors des circuits commerciaux classiques. Dans les années 1980-1990, ils ont joué un rôle crucial dans la diffusion des règles alternatives, des scénarios inédits et des débats communautaires.
Quel était le concurrent principal de Casus Belli ?
La concurrence la plus féroce vint de Chroniques d’Outre-Monde (1986-1993), magazine professionnel au ton adulte et sans concessions, aux antipodes du style policé de Casus Belli. Dans les années 2000, Backstab (1997-2005) prit le relais, avec un positionnement plus orienté figurines et wargame fantastique.
Existe-t-il encore des magazines papier de JDR en France en 2026 ?
La mort de Casus Belli en février 2026 marque un tournant symbolique. Le marché de la presse JDR papier est quasi inexistant en France. La communauté s’est largement déplacée vers des formats numériques : podcasts, YouTube, newsletters, et serveurs Discord spécialisés.
Peut-on encore trouver les anciens numéros de Casus Belli ?
Oui, les anciens numéros circulent sur des sites de vente entre particuliers (eBay, Vinted, Leboncoin) et font parfois l’objet d’un véritable marché de collection. Certains numéros rares ou incluant des suppléments exclusifs peuvent atteindre des prix significatifs pour les collectionneurs nostalgiques.