“Donjon” de Sfar et Trondheim (1/2) : un monument de la BD fantasy

Deux scénaristes, 21 dessinateurs, 36 albums de 1998 à 2014… et un jeu de rôle : Donjon pourrait bien être la saga fantasy la plus ambitieuse et surprenante de la bande dessinée francophone. La réédition du jeu de rôle Donjon – Clefs en main par les éditions Delcourt est donc l’occasion de (re)découvrir cette grande fresque à la fois sombre et légère, toujours drôle et épique, et loin d’être aussi naïve que ses styles graphiques pourraient le faire penser…

Lewis Trondheim et Joann Sfar, les artisans du Donjon

Lewis Trondheim et Joann Sfar appartiennent à cette génération d’auteurs qui s’est affirmée dans les années 1990 en donnant naissance à un courant étiqueté plus tard de “Nouvelle Bande Dessinée”. Face à l’uniformisation et au manque de personnalité croissante mais financièrement plus sûre des catalogues des grandes maisons d’éditions, des noms comme David B., Larcenet, De Crécy, Rabaté… proposèrent une bande dessinée alternative jouant avec les codes et replaçant l’auteur au centre de la création. Lewis Trondheim en était le héraut, notamment par la création en 1990, avec plusieurs complices, de L’Association, maison d’édition indépendante et laboratoire d’expérimentations graphiques et narratives.

Lewis Trondheim at work…

Lewis Trondheim a notamment travaillé sur l’itération iconique et sous contraintes artistiques volontaires (que Google vous vienne en aide). Il s’est fait connaître du grand public par Les Formidables Aventures de Lapinot, qui a fait du zoomorphisme sa marque de fabrique. Son dessin est simpliste, minimaliste, presque naïf, mais ses récits sont empreints d’une rare intelligence de vie, d’humour absurde, de lucidité, légers mais sombres quand il le faut.

Joan Sfar se fera connaître plus tard par Grand Vampire, Professeur Bell, Le Chat du Rabbin… Pour l’heure, le grand public n’avait pas encore remarqué l’érudition, les questionnements essentiels ni le regard plein de curiosité de ses récits. Édité par L’Association, il faisait également ses premières armes chez Delcourt, à la fois en tant que scénariste (Troll) et dessinateur (Petrus Barbygère, sur un scénario de l’elficologue Pierre Dubois). Et surtout il tannait régulièrement Lewis Trondheim pour monter un projet commun.

Joann Sfar était déçu que la fantasy alimentaire (Troll !) qu’il produisait chez Delcourt se vende mieux que certaines œuvres plus personnelles. Les deux compères décidèrent donc de créer un récit de fantasy qui prenne le genre, ses adeptes et aussi les rôlistes au sérieux. En d’autres termes, travailler avec soin sur un univers, ne pas se priver d’esprit et d’humour, se faire plaisir en tant qu’auteur et surtout faire pleinement confiance en l’intelligence des lecteurs.

La fantasy en bande dessinée était alors dominée par l’ombre de grands anciens de la fin des années 1980 comme La Quête de l’Oiseau du Temps et Le Grand Pouvoir du Chninkel, des œuvres de transition plus « jeunes » comme L’Epée de Cristal, Légendes des Contrées oubliées et Chroniques de la Lune noire, mais surtout par une déferlante de blockbusters interchangeables inaugurée par Lanfeust de Troy en 1994.

Cœur de canard et Le Roi de la bagarre, les deux premiers tomes de Donjon avec Lewis Trondheim au dessin, paraissent chez Delcourt en 1998. Et ils avaient de quoi surprendre dans ce paysage ! Le dessin naïf, l’humour omniprésent, les personnages zoomorphes auraient pu faire croire au premier coup d’œil à une parodie de Donjons et Dragons pour la jeunesse. Mais la démarche de Lewis Trondheim et Joann Sfar se rapproche plus de l’œuvre de Terry Pratchett que d’un futur et potache Donjon de Naheulbeuk. Donjon utilise les codes de la fantasy pour affirmer sa propre identité, sans tomber dans le burlesque. Les aventures sont hautes en couleur et le ton désinvolte, mais l’humour qui émane des personnages ne saurait totalement occulter le passé sombre de certains d’entre eux ni le sentiment que l’univers de la série ne leur montrera aucune pitié.

Bienvenue en Terra Amata… mais pas forcément au Donjon

L’action de Donjon se déroule sur la planète Terra Amata, un environnement suffisamment vaste pour y proposer tout ce qui est propice à l’aventure. Son histoire et sa géographie s’enrichissent au fil des albums, toujours avec un souci de cohérence.

Vous n’aurez aucune chance d’y rencontrer des humains, mais différents peuples zoomorphes de cultures différentes : oiseaux féodaux du duché de Vaucanson, chiens de la forteresse médiévale de Clérembard, chats nomades des plaines kochaques, éléphants barbares du peuple Babare, lapins xénophobes et petit-bourgeois du village de Zautamauxime (“myxomatose”, à l’envers)…

Vous y rencontrerez également de nombreuses races d’inspiration fantastique (Olfs, Gobelins, Amphibies, Brous, Dragons, morts-vivants de tout poil…) et de nombreux monstres aussi hétéroclites et différents les uns que les autres (“En fait, dès qu’on ne sait pas donner un autre nom à quelque chose de vivant, on l’appelle “Monstre”. Mais ce n’est pas péjoratif”, nous précise Donjon – Clefs en main).

Quelque part en Terra Amata se dresse le Donjon, une forteresse labyrinthique regorgeant de trésors, d’artefacts puissants et de pièges mortels. Mais le Donjon est surtout une entreprise florissante, gérée avec une froide efficacité par le Gardien. Celui-ci y emploie des hordes de monstres, chacun d’entre eux vivant dans un habitat adapté et nourri à sa convenance. Les aventuriers en quête de gloire, de richesses et d’expérience s’y pressent depuis tout Terra Amata pour… y trouver immanquablement la mort face à une résistance croissante, leurs équipements et richesses venant alimenter les caisses du Donjon.

Les deux premières planches du premier tome de Donjon – Zénith

Le concept est nouveau en bande dessinée, Dungeon Keeper n’est sortie qu’un an plus tôt. Et même si le Gardien laisse négligemment traîner sur son bureau un écran de MJ et quelques dés, Donjon ne s’arrête pas à cette référence aux univers à la sauce AD&D et à leurs sempiternels porte-monstre-trésor. Le Donjon constitue en effet l’épicentre de la série, le pôle autour duquel graviteront les destinées des différents personnages et le destin même de Terra Amata.

Mais ça, Lewis Trondheim et Joann Sfar ne l’avait pas encore vraiment prévu, pas plus qu’ils n’avaient prévu que Donjon devienne une vaste saga. L’envie de dessiner de Joann Sfar devint trop forte et il proposa alors de raconter l’avenir du Donjon. Ce à quoi Lewis Trondheim répondit « Si nous racontons son avenir, pourquoi ne pas raconter son passé ? ».

Guide d’exploration de Donjon

Très vite, Donjon se décline en cinq séries différentes. Le premier tome de la série Donjon Crépuscule, dessiné par Joann Sfar, et de Donjon Potron-Minet, dessiné par Christophe Blain, paraissent en 1999. Cœur de canard et Le Roi de la bagarre deviennent alors les premiers tomes de la série Donjon Zénith. Deux séries “spin-off” viennent enrichir au cours des années suivantes les trois arcs chronologiques de l’histoire du Donjon.

Afin de soutenir le rythme élevé (quoique irrégulier) de ces différentes séries, Lewis Trondheim et Joan Sfar en confient le dessin à une pléthore de dessinateurs (19 au total), et pas des moindres : Manu Larcenet, Christophe Blain, Andreas, Mazan, Bézian, Boulet… pour n’en citer que quelques-uns. L’ensemble se caractérise par cet aspect “mal dessiné” que les mauvaises langues attribuent à la Nouvelle Bande Dessinée ; comme une épreuve imposée aux lecteurs pour les pousser à aller plus loin dans les entrailles du Donjon et ne pas les distraire du propos. Si les styles sont parfois altérés pour coller à la simplicité visuelle de la série, la diversité des dessinateurs invités confère malgré tout à chaque album sa propre identité.

Donjon Potron-Minet

Donjon Potron-Minet suit les aventures de Hyacinthe de Cavallère, jeune oiseau issu de la vieille noblesse et futur Gardien du Donjon. Les seigneurs de guerre ont perdu leur influence au profit de la grande cité d’Antipolis. Conscient d’être le représentant d’une époque révolue, le père de Hyacinthe décide d’y envoyer son fils afin qu’il fasse son apprentissage : « Je ne sais que manier l’épée et nous vivons le temps des bagues empoisonnées ». Idéaliste, Hyancinthe prend vite conscience que face à la corruption et aux complots de la cité, la justice doit avancer masquée. Il devient alors “La Chemise de la Nuit”, justicier nocturne “costumé”.

Amours tragiques, complots, guilde d’assassins, fin justifiant les moyens… L’ambiance Renaissance urbaine de Donjon Potron-Minet emprunte aux côtés sombres des romans de cape et d’épée : Hyacinthe devient de plus en plus froid, cynique et calculateur à mesure qu’il gagne en fortune et en influence.

Et le Donjon dans tout ça ? Une simple tour “où les courants d’air empêchent les rats d’indisposer les cafards”, en réalité la tour familiale des Cavallère. Cette tour va s’agrandir grâce à de nombreuses petites mains et de plus en plus de monstres vont y trouver refuge au fil des albums de Donjon Potron-Minet.

Donjon Zénith

Bien des années après les évènements de Donjon Potron-Minet, Zénith raconte l’apogée du Donjon. Antipolis n’est plus, la magie reprend l’ascendant sur les sciences, l’ambiance de la série est résolument orientée vers une Heroic fantasy riche en humour et en péripéties.

La série suit les pérégrinations du canard Herbert de Vaucanson, héritier exilé du duché et employé maladroit du Donjon, ainsi que de Marvin, dragon végétarien dont la religion lui interdit de tuer quiconque l’insulte mais malgré tout meilleur guerrier du Gardien. Au cours de la série, Herbert devient un expert en combat tout en gardant sa couleur pleutre, source d’ennuis pour le Gardien.

On y apprend également l’existence des Objets du Destin qu’Herbert acquiert les uns après les autres par chance ou par hasard : épée du Destin adjointe à la ceinture du Destin et à son fourreau rétif, bottes du Destin, pipe du Destin, etc., chaque objet recélant des pouvoirs (pas toujours utiles).

Donjon Crépuscule

Bien des années après la flamboyance de Donjon Zénith, Donjon Crépuscule plonge le lecteur dans une ambiance Dark fantasy sombre et tragique, aux tendances post-apocalyptiques. Le Grand Khân, tyran aux pouvoirs incommensurables, règne sur le monde depuis sa Forteresse noire après avoir stoppé la rotation de Terra Amata. L’une des faces de la planète est plongée dans une nuit perpétuelle et glacée, l’autre est brûlée par le soleil, alors qu’entre les deux subsiste Crépuscule, une mince bande de terre habitable.

Donjon Crépuscule suit le parcours de Marvin Rouge, guerrier lapin banni très tôt de Zautamauxime en raison de sa couleur de peau. Agressif et arrogant, il se retrouve impliqué dans la suite d’évènements qui aboutira à la guerre ultime pour la sauvegarde de Terra Amata.

Marvin (le dragon) est devenu le Roi Poussière, vieil ermite aveugle mais toujours puissant et redouté, ne s’accrochant à la vie que pour s’opposer au Grand Khân. Herbert de Vaucanson a réuni tous les Objets du Destin et ce faisant, s’est retrouvé habité par l’Entité noire, la plus grande des puissances maléfiques ; le Grand Khân, c’est lui ; la Forteresse noire, c’est le Donjon. Et nul n’a envie de savoir ce qu’il adviendrait si Herbert libérait l’Entité noire qu’il garde prisonnière en lui…

Hyancinthe de Cavallère, Herbert et Marvin, Marvin le Rouge symbolisent les trois époques du Donjon

Donjon Monsters

Chaque tome de la série Donjon Monsters se concentre sur un personnage de la saga, principal ou secondaire, pour raconter son passé ou lui donner davantage de profondeur. Bien qu’il s’agisse d’histoires uniques, elles s’inscrivent toutes dans la chronologie globale de Donjon et font parfois le lien entre deux cycles.

Donjon Parade

Hommage aux Mickey Parade d’une certaine génération, les histoires de Donjon Parade se situent entre les tomes 1 et 2 de Zénith. Elles racontent diverses péripéties d’Herbert et Marvin et sont résolument tournées vers l’humour. C’est le temps de l’insouciance, la période la plus heureuse du Donjon.

Guide de lecture

Une des particularités de la saga est que chaque tome se voit attribuer un niveau de Donjon (indépendant de la numérotation normale par série), replaçant l’album dans la chronologie globale. Potron-Minet débute ainsi au niveau -99, Zénith au niveau 1 et Crépuscule au niveau 101. Parade ne possède pas de niveau, mais chaque album de Monsters a le sien propre, et on y trouve même un niveau -400. Bien que ces niveaux soient des unités de temps, leur valeur n’est pas précisée…

Sachant que chaque album vient apporter de nouveaux éléments tout en révélant des secrets entrevus dans des albums précédents ; que la date de parution des albums ne suit pas forcément la chronologie de l’univers de Donjon ; que certains triptyques se retrouvent dispersés dans différentes séries : comment aborder la saga ? Quelle que soit la méthode choisie, il semble que commencer par les deux premiers tomes de Donjon Zénith soit la meilleure introduction : on y découvre les principaux personnages, les fondements de l’univers y sont posés et il n’y a plus qu’à découvrir d’où l’on vient et où l’on va…

Pour la suite, la méthode de lecture se fait selon le choix de chacun :

  • par série (les épisodes de Parade pouvant être réservés pour des pauses récréatives)
  • par date de parution des albums, ce qui permet de voir l’évolution du travail et de la réflexion de Lewis Trondheim et Joann Sfar
  • par niveau de Donjon, ce qui permet de suivre la chronologie globale de l’univers de Donjon. Une fan-frise permet d’ailleurs de s’y retrouver.
  • tirer cela aux dés, mais dans ces conditions, il vaut mieux faire des fiches de lecture.

Styles et ambiances différents pour un même univers…

La fin du Donjon

Il semblerait bien que Lewis Trondheim et Joan Sfar aient un temps envisagé de livrer 300 tomes de Donjon, comme le sous-entend la numérotation par niveaux. Mais cela ne fut matériellement pas possible.

Donjon connait une grosse interruption entre 2009 et 2014. Les agendas de leurs auteurs deviennent inconciliables, notamment parce que Joann Sfar se consacre au cinéma avec Gainsbourg, une vie héroïque (2010) et Le Chat du Rabbin (2011).

En 2014, Haut Septentrion (avec Alfred au dessin) et La Fin du Donjon (dessiné par Mazan) paraissent en même temps dans la série Crépuscule et viennent clore la saga. Lewis Trondheim explique dans une interview : « Joann Sfar travaillant de plus en plus dans l’audiovisuel, nous avions moins le temps de nous voir. Il devenait donc important, par respect pour nos lecteurs, et aussi par respect pour nos personnages, de ne pas les laisser en plan. (…) Et, surtout, éviter d’être trop vieux quand on s’y remettrait, et de fournir une «georgelucasserie» bien pourrie ».

Les lecteurs ont dû patienter longtemps et on leur annonce maintenant qu’il s’agit de la fin. Les nerfs sont à vifs.

Le spoil ultime !

Haut Septentrion et La Fin du Donjon se déroulent en même temps et relatent la bataille finale contre l’Entité noire selon le point de vue de différents personnages. Ils peuvent être lus en parallèle, les ellipses de l’un étant complétées par les évènements de l’autre. Beaucoup de combats, beaucoup de choses à raconter et peu d’espace pour les développer. Si ces albums ne sont pas qualifiés de “mauvais”, les attentes des lecteurs étaient trop élevées pour les qualifier de “géniaux” et les trouver dignes de la fin du Donjon. L’adieu à la saga a été pour beaucoup d’entre eux trop brutal.

Les trois dernières pages de La fin du Donjon, une fois la fureur des combats passée, viennent pourtant adoucir l’ensemble avec une immense mélancolie : « Il y avait ce bâtiment qui revêtait à leurs yeux une grande importance parce qu’ils y avaient eu une famille, des amis. D’autres gens viendront pour qui ce lieu ne signifiera rien. Les héros ont perdu par K.-O. leur combat contre le temps. Les actes de bravoure n’ont de sens qu’au moment où on les accomplit et dans la mémoire de leurs acteurs. Dans le temps, rien ne s’inscrit durablement ».

 

Lewis Trondheim et Joann Sfar ont ouvert beaucoup de portes du Donjon, mais ne les ont pas toutes refermées. Il est peu probable qu’ils y reviennent un jour pour éclairer les pans de son histoire restés dans l’ombre, ni pour nous raconter ce que sont devenus certains personnages. Mais au moins le jeu de rôle permet-il d’en revivre les temps fort…

Pour aller plus loin, deux articles très complets sur Donjon :

Présentation de Donjon sur le site “Les Sentiers de l’Imaginaire”

Le guide de lecture d’où est tiré la “fan-frise” chronologique

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