Interview JdR: Les Écuries d’Augias & Crimes (partie 2/2)

On continue l’interview de l’équipe des écuries d’Augias par Yann Lefebvre l’auteur à l’origine du projet de jeu de rôle Crimes…

Questions à l’auteur de Crimes: Yann Lefebvre :

Comment est né l’univers de jeu et pourquoi ce système de jeu ?

Crimes-Jeux-de-role-590597992_MLCrimes est né d’envies complémentaires basées sur le jeu d’enquête, l’horreur viscérale, les tueurs en série, les brumes des docks du XIXème siècle, la littérature gothique ou décadente, l’exploration des turpitudes cachées dans le cœur des hommes, la fascination envers la vraie folie et une interrogation constante sur le positionnement de la frontière entre le normal et l’anormal, l’acceptable et le monstrueux, l’éthique et l’amoral.

La Belle Epoque étant une ère de transition, obsédée par la norme, la mesure de l’homme, l’exploration des sciences et du monde, elle était la candidate parfaite pour un jeu qui prendrait sa source dans la démesure humaine.

Combien d’années de maturation, de tests, de mutations ?

Une version amateur dès 2004, première édition pro en 2006, et une seconde édition en chantier dès 2011. Près de six auteurs de scénarios officiels, une dizaine de meneurs et d’auteurs amateurs qui nous ont envoyé leurs œuvres, des kilomètres de mails quand il a fallu débattre d’un système de jeu 2.0… En fait, à chaque partie entre nous ou en convention avec des inconnus, il y avait forcément des interrogations, des manques à combler et qui nourrissaient la réflexion.

Personnellement, en tant qu’auteur, je ne parviens jamais à publier un prototype de jeu avant qu’il ne mature en moi pendant plusieurs années, et qu’il ne mute au gré des rencontres, des commentaires et des appropriations d’autres meneurs. C’est un temps de gestation long, mais nécessaire pour avoir un nourrisson bien formé !

 

Le JdR c’est quoi pour vous ?

Le partage ultime. Un moyen de communiquer et de connaître son vis-à-vis sans parler de moi ou de lui. Par les paroles, les réactions, les rires et les émotions, on a l’impression de partager un moment privilégié en faisant fi des traditionnelles barrières sociales.

En tant qu’auteur, c’est un formidable moyen de livrer une interprétation personnelle de la nature humaine, de mes lubies et de mes angoisses. Et surtout, les joueurs sont moins captifs que des lecteurs ou des spectateurs, ils peuvent s’emparer de ce qu’on leur donne pour en livrer une version personnelle, singulière.

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Avez-vous des mises en scènes autour d’une table que vous recommandez pour votre jeu particulièrement ?

Je suis plutôt minimaliste et compte sur peu d’effet autre que ma voix caverneuse. Les artifices se résument à des fac similés et autres aides de jeu qui sont là pour donner un cachet et renforcer l’immersion. Cependant, d’autres membres des Écuries mettent les petits plats dans les grands en jouant sur la musique, la lumière, ce qui est propice pour un jeu d’ambiance.

Coté inspiration pouvez-vous citer un livre, une BD, un film et une musique dont l’univers de ce jeu de rôles s’inspire ?

From Hell, le roman graphique d’Alan Moore est sans doute la matrice de ce que j’ai voulu faire de Crimes. Une ambiance glauque et pesante, un tueur fin et racé capable de tirades et de réflexions extraordinaires, un univers désespéré. Si les romans de Thomas Harris (Dragon Rouge, Hannibal…) ont leur importance, c’est plus dans la veine de l’Aliéniste de Caleb Carr qu’il faut chercher pour la dynamique des enquêteurs et l’époque de jeu. Des films comme le cabinet du docteur Caligari et le courant expressionniste sont les grands inspirateurs du côté fantastique de Crimes. Pour la musique, des compositions hallucinées du regretté Rozz Williams suffiront à basculer dans l’état d’esprit souhaité…

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Quand vous écrivez, à quel public vous adressez- vous en tant qu’auteur ?

J’adore cette question ! Je suis un inconditionnel de Umberto Eco, qui disait, dans son essai « Lector in fabula », que l’auteur se devait de créer son propre lecteur modèle, plutôt que de se poser la question « qu’est-ce que mon lectorat attend de moi ? ».

Du coup, je suis parti dans un style d’écriture assez ardu à suivre, et dans des thématiques historiques ou scientifiques parfois poussées. Je sais que le lecteur exigeant se donnera la peine de me suivre, et la pire chose qui pourrait arriver, c’est que sa lecture le rende indifférent.

Enfin, il doit y avoir le côté « prof d’histoire » qui me pousse à livrer de nombreux renseignements pour palper l’ambiance de cette époque si particulière. J’espère seulement que la leçon n’est pas indigeste…

Plutôt JdR participatif ou conventionnel ?

Je viens de passer une décennie à briser morceau après morceau l’héritage que m’ont laissé les jeux de rôles conventionnels. Les systèmes statistiques de dés, les artifices de bonus /malus, d’avantages ou d’inconvénients m’indiffèrent complètement. Là où je me retrouve, c’est dans un système qui soit au diapason avec le thème du jeu (ici, des mécanismes pour gérer une enquête et l’évolution de la psychologie des personnages) et qui soit suffisamment discret pour ne pas envahir la table et la transformer en wargame improvisé.

Le côté participatif, en introduisant des mécanismes de narration et des dynamiques dans les équipes de joueurs, est une plus-value dont je ne pourrais plus me passer.

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Quelle est l’influence des réseaux sociaux sur votre travail au quotidien (groupe de discussion, d’auteurs, etc.) ?

Personnellement et je suis un cas à part, je scrute fort peu les réseaux sociaux par manque de temps, et en partie d’intérêt. Je me nourris de discussions réelles, en jeu ou en aparté, de lectures ou de réflexions sur des jeux de stratégie ou vidéos. Je digère ces influences pour les recracher par la suite.

Je tolère fort peu la surinformation véhiculée par le Net, car elle me parasite et m’empêche d’être efficace. Cela ne fait pas de moi un moine, je ne crache jamais sur la lecture des manuscrits des autres auteurs !

Pensez-vous votre jeu comme un stand alone ou comme une gamme ?

Dix ans d’existence, près de quatorze publications officielles sur ou hors papier, Crimes a bien vécu et vivra encore, tant qu’il y aura des auteurs prêts à relever le challenge. Nous nous occupons des matrices (bases et gros suppléments) et le reste viendra. Mais forcément, si la v2 se suffit en elle-même dans le sens où elle recèle tout ce qu’il faut pour jouer des siècles et des siècles, des campagnes et des scénarios naîtront pour la faire vivre et évoluer au diapason avec son temps !

 

Peut-on vivre du jeu de rôle en France ?

Forcément, mais sous conditions. Tirer l’essentiel de ses revenus via une boutique, un réseau de distribution, une entreprise-mère, un magazine ou une célébrité par Youtube ? Sinon, il faut faire du volume, avoir du succès, être présents à tous les postes de la production, bref, ça me semble pour le moins ardu… A moins d’être particulièrement sobre…


Si vous souhaitez en savoir plus sur le jeu de rôles Crimes on vous invite à découvrir la chronique JdR que geek-powa lui a consacré.

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