Hawkins, la ville-personnage de Stranger Things

Hawkins, Indiana, « la ville où il ne se passe jamais rien ». Derrière la façade suburbaine idyllique, un laboratoire secret, un centre commercial soviétique et une petite ville qui joue le rôle d’un personnage à part entière. Visite guidée d’un décor devenu culte.

Il y a des séries qu’on retient pour leurs héros. Stranger Things, on la retient aussi pour son terrain de jeu. Hawkins n’est qu’un point sur une carte de l’Indiana qui n’existe nulle part, et pourtant on connaît ses routes boisées, sa place centrale, son lycée et son centre commercial mieux que ceux de notre propre banlieue. Les frères Duffer ont fait de cette petite ville un décor qui respire, se fissure et finit par saigner. À force de la regarder encaisser cinq saisons de portes vers une autre dimension, on a compris qu’elle n’était pas un simple arrière-plan. Hawkins est un rôle à part entière, tenu par une bourgade tranquille qui cache, sous chaque pelouse impeccable, quelque chose de profondément détraqué.

En bref : Hawkins est la petite ville fictive de l’Indiana qui sert de cadre à toute la série Stranger Things. Idyllique en surface, elle abrite un laboratoire national menant des expériences secrètes et le passage vers le Monde à l’Envers. Elle est tournée en Géorgie, principalement à Jackson, près d’Atlanta.
Route boisée surnommée Mirkwood longeant le laboratoire national de Hawkins la nuit.

Une géographie de l’angoisse ordinaire

Sur le papier, Hawkins ressemble à mille autres bourgades du Midwest. C’est justement là que se cache le piège. La série a bâti une carte mentale que les spectateurs finissent par arpenter les yeux fermés, et chaque lieu récurrent porte sa part d’ombre. Rien n’y est neutre : le laboratoire, la route boisée, le lycée et le futur centre commercial forment un réseau de points sensibles où le surnaturel finit toujours par affleurer. On tient là une ville construite comme une scène de crime avant que le crime n’ait lieu.

« La ville où il ne se passe jamais rien »

Hawkins est présentée d’emblée comme une petite ville tranquille et idéalisée de l’Indiana, ce genre d’endroit où l’événement de l’année, c’est la kermesse du lycée. La série pose ce calme plat comme un décor rassurant, très années 1980, avant de le renverser méthodiquement. Plusieurs analyses soulignent que Hawkins fonctionne comme un archétype de la petite ville américaine idéalisée, dont l’horreur vient précisément détourner et démonter les codes, dans la longue tradition du récit d’épouvante en cadre suburbain. Le lycée de Hawkins, la bibliothèque municipale et le centre-ville avec ses commerces, dont le magasin où travaille Joyce Byers, dessinent une topographie familière et rassurante. C’est cette familiarité qui rend la suite si dérangeante.

Le laboratoire et le Monde à l’Envers

Au cœur du cauchemar, il y a le Laboratoire national de Hawkins. Officiellement rattaché au Department of Energy américain, il présente une façade de centre de recherche respectable. En réalité, on y mène des expériences paranormales secrètes, parfois sur des sujets humains, dont la jeune Eleven. C’est de là qu’est ouvert le fameux passage vers le Monde à l’Envers (Upside Down), cette dimension parallèle qui double Hawkins d’un reflet pourri et grouillant. Le contraste est limpide : d’un côté la ville-vitrine, de l’autre son inconscient enfoui. Une lecture critique va jusqu’à voir dans le Monde à l’Envers un révélateur des failles propres de la ville, au point que Hawkins elle-même agirait comme une sorte d’antagoniste secondaire de la série.

Mirkwood, la route qui déclenche tout

Le lieu fondateur de toute l’intrigue est une simple route boisée. Will, Lucas, Dustin et Mike l’ont baptisée « Mirkwood », un surnom emprunté directement à la forêt elfique de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, dans Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des anneaux. Le clin d’œil est cohérent avec la passion du groupe pour Donjons & Dragons, mise en scène dès les premières minutes du pilote. C’est sur cette route longeant le laboratoire que Will croise le Demogorgon, le 6 novembre 1983, au retour d’une partie de DnD chez Mike. Un nom de forêt tiré d’un roman de fantasy, quatre gamins rôlistes, et voilà toute la série qui s’enclenche. Difficile de trouver plus geek comme acte de naissance.

Starcourt, le mall qui vide le centre-ville

En saison 3, la géographie de Hawkins se déplace. Le Starcourt Mall, situé fictivement au « 10 Old Highway 77 », ouvre ses portes le week-end du Memorial Day 1985 et aspire toute la vie économique du centre-ville historique. Ce n’est pas qu’un décor clinquant plein de néons et de fontaines : sous ses dalles se cache une base soviétique souterraine, construite avec la complicité du maire corrompu Larry Kline, qui tente d’ouvrir une porte vers une dimension parallèle. Au passage, la série met en scène un phénomène bien réel : le déclin des centres-villes américains face aux grands centres commerciaux fermés des années 1970-1980. Hawkins n’invente pas ce drame économique, elle le rejoue à sa façon, avec une porte interdimensionnelle en prime.

Intérieur d'un centre commercial des années 1980 reconstitué évoquant le Starcourt Mall de Stranger Things.

De la Géorgie à Hawkins : les coulisses d’un décor

Le plus beau tour de passe-passe de la série, c’est que Hawkins n’a jamais existé et que, pourtant, on peut aller s’y promener. Il suffit de prendre l’avion pour la Géorgie. Car la petite ville de l’Indiana est presque intégralement tournée dans le Sud des États-Unis, à quelques encablures d’Atlanta. Comme souvent avec les grosses productions américaines, le lieu du récit et le lieu du tournage n’ont rien à voir : ce qu’on prend pour l’Indiana profonde est en fait la campagne géorgienne, choisie pour ses avantages fiscaux et ses studios bien rodés.

Jackson, le vrai visage de Hawkins

Le centre-ville de Hawkins, c’est celui de Jackson, en Géorgie, une commune du comté de Butts située à environ 80 kilomètres au sud d’Atlanta. La place centrale, ses ruelles et ses commerces d’époque prêtent leur décor à la série depuis 2015. Le repéreur de décors Tony Holley a spécifiquement choisi Jackson pour incarner le cœur de Hawkins, un choix de production classique lié aux incitations fiscales et aux infrastructures du cinéma géorgien. Détail savoureux : l’ancien tribunal de Jackson a été habillé en bibliothèque publique de Hawkins, la mention « Public Library » ayant été temporairement apposée au-dessus de l’entrée côté Second Street le temps du tournage. Le magasin général Melvald’s, où s’affaire Joyce Byers, le cinéma vandalisé et quantité de scènes de ruelles y ont également été filmés. D’autres décors ont été plantés à Douglasville, Stockbridge, East Point ou Rome.

Starcourt reconstruit dans un mall fantôme

Pour le Starcourt Mall de la saison 3, la production n’a pas construit de studio : elle a ressuscité un centre commercial en fin de vie. Le Gwinnett Place Mall, à Duluth, largement déserté à l’époque, a vu une de ses ailes entièrement retapissée. Sur environ 1,3 million de pieds carrés, plus de cinquante charpentiers et peintres ont reconstitué pendant plus de dix semaines les façades et vitrines d’une quarantaine d’enseignes fictives d’époque, d’Orange Julius à Radio Shack en passant par un cinéma et une salle d’arcade rétro. Le magasin Gap reconstitué, le plus grand du dispositif avec ses quelque 3 000 pieds carrés, a été garni de plus de 2 500 accessoires et pièces vestimentaires d’époque. L’anecdote qui résume l’ampleur du chantier : en mai 2018, un visiteur venu par hasard a d’abord cru se retrouver sur un vrai chantier, avant de comprendre qu’il s’agissait d’un plateau de tournage soigneusement masqué par des panneaux « Notice: entering construction zone ».

Un tourisme qui rapporte des centaines de millions

Transformer une bourgade géorgienne en aimant à touristes, ça se chiffre. Selon Netflix, Stranger Things a généré plus de 650 millions de dollars pour l’économie de la Géorgie, et plus de 1,4 milliard pour l’économie américaine dans son ensemble depuis le début du tournage en 2015, avec plus de 8 000 emplois de production créés sur les cinq saisons et plus de 2 000 fournisseurs géorgiens mobilisés. À l’échelle locale, le comté de Butts rapporte une hausse de fréquentation d’environ 12 % pendant les périodes de diffusion, avec 50 à 60 visiteurs « Stranger Things » par jour en été, venus des États-Unis mais aussi du Canada, du Danemark, de Pologne ou d’Allemagne. Une boutique dédiée, Hawkins Headquarters, et un escape game thématique se sont installés sur la place. Loin de subir les tournages comme une nuisance, la communauté d’affaires de Jackson en a fait un argument. Ce cas d’école du « tourisme de tournage » a même son lot de contraintes bien réelles : lors des prises de vues de 2024 pour la saison 5, plusieurs rues autour de la place ont été fermées à la circulation de 5 h à 22 h.

Derry, Montauk et Spielberg : d’où vient Hawkins

Hawkins n’est pas calquée sur une ville réelle unique. Elle naît d’un empilement d’influences assumées. La plus structurante est Stephen King : le roman Ça, avec son club de gamins affrontant une menace surnaturelle depuis la petite ville de Derry, a directement inspiré le groupe d’enfants de la série. Les Duffer ont même conçu leur bible visuelle en imitant des couvertures de romans de King. Autre racine, le projet s’appelait à l’origine Montauk et devait se dérouler dans l’État de New York, en référence à la légende conspirationniste du « Montauk Project » et de ses expériences gouvernementales sur des enfants. Enfin, toute l’esthétique rend hommage au cinéma des années 1980, de Steven Spielberg à John Carpenter. La série se range ainsi dans une lignée de villes de fiction aux adultes aveugles, aux côtés de Derry, de Springfield ou de la Sunnydale de Buffy. Pour creuser la mythologie complète, la page Wikipédia consacrée à Stranger Things recense le détail des saisons et des influences.

L’évolution de la ville épouse celle de la menace. Tranquille en saison 1, marquée par les cicatrices de l’affaire Byers en saison 2, bouleversée économiquement par Starcourt en saison 3, puis fissurée de partout en saison 4 lorsque Vecna ouvre des portes présentées officiellement comme un tremblement de terre. Dans la saison 5, le grand final de Stranger Things, diffusée fin 2025, l’action se déroule en novembre 1987 : le gouvernement place Hawkins sous quarantaine militaire et recouvre les failles de plaques de métal, ce fameux « pansement géant » posé sur une ville qui a fini par devenir sa propre blessure. Pour resituer Hawkins dans l’ensemble de la saga, tout part du hub Stranger Things de Geek Powa.

🎲 Autour de la table : le lien JDR

Hawkins est un cadre de campagne « petite ville avec un secret » quasi clé en main. Deux jeux de rôle collent parfaitement à cette recette. Kids on Bikes (Jonathan Gilmour et Doug Levandowski, chez Renegade Game Studios) fait incarner des ados ou de jeunes adultes ordinaires confrontés à des forces surnaturelles qui les dépassent, dans une petite ville américaine : son module d’exemple se situe même à Point Pleasant, associée à la légende du Mothman, et le jeu a décroché un ENnie Award. Tales from the Loop (Free League Publishing, 2017), né des illustrations de Simon Stålenhag, transpose la même idée dans une uchronie scandinave des années 1980 où des enfants percent les mystères d’une installation scientifique secrète enfouie sous leur région. Récompensé par cinq ENnies d’or, dont Meilleur Jeu de l’année, il partage avec Hawkins sa mécanique fondatrice : des jeunes plus lucides que les adultes, et un secret institutionnel sous la surface.

Questions fréquentes sur Hawkins

Hawkins existe-t-elle vraiment ?

Non. Hawkins est une ville fictive de l’Indiana inventée pour Stranger Things. Elle n’apparaît sur aucune carte réelle. En revanche, son centre-ville est incarné par une ville bien réelle, Jackson, en Géorgie, à environ 80 kilomètres au sud d’Atlanta, où la production tourne depuis 2015.

Où Stranger Things est-elle tournée ?

Presque intégralement en Géorgie, principalement dans la région d’Atlanta. Jackson prête son centre-ville à Hawkins, tandis que d’autres scènes ont été filmées à Douglasville, Stockbridge, East Point ou Rome. Le Starcourt Mall de la saison 3 a été recréé dans le Gwinnett Place Mall, à Duluth.

Pourquoi la route s’appelle-t-elle Mirkwood ?

Mirkwood est le surnom que Mike, Will, Lucas et Dustin donnent à une route boisée longeant le laboratoire national. C’est un hommage direct à la forêt elfique de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, cohérent avec la passion du groupe pour Donjons & Dragons. C’est sur cette route que Will croise le Demogorgon en 1983.

Quelle ville réelle a inspiré Hawkins ?

Aucune en particulier. Hawkins combine plusieurs inspirations de petites communautés du Midwest, plus des influences littéraires et cinématographiques. La plus citée est Derry, la ville du roman Ça de Stephen King. Le projet devait aussi initialement se dérouler à Montauk, dans l’État de New York.

Peut-on visiter les lieux de tournage de Hawkins ?

Oui. La place de Jackson, en Géorgie, se visite librement, avec une boutique dédiée, Hawkins Headquarters, et un escape game thématique. Le comté de Butts accueille 50 à 60 visiteurs Stranger Things par jour en été, venus du monde entier.

On se retrouve pour en débattre à la Chronique JDR, le live du lundi soir à 21 h sur les chaînes Twitch et YouTube de Geek Powa.

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