Fringe, la série qui a fait de la science des marges un univers culte

Une agente du FBI, un savant fou sorti d’asile et son fils escroc traquent les phénomènes impossibles qui déchirent le réel. Cinq saisons durant, Fringe a transformé un procédural paranormal en space opera de poche entre deux univers. Retour sur une série que Fox a failli annuler dix fois.

On a longtemps rangé Fringe dans la case « clone de X-Files ». Compréhensible : une enquêtrice fédérale, des affaires que la raison refuse d’expliquer, un générique glacé. Sauf que la série de J.J. Abrams a fait un truc que peu de programmes de science-fiction osent. Elle a commencé par un phénomène bizarre de la semaine, puis elle a lentement dévoré son propre concept pour accoucher d’une mythologie tentaculaire d’univers parallèles, de voyageurs chauves et de savant brisé par la culpabilité. Sur le papier, un pari industriel casse-gueule. À l’arrivée, l’une des séries cultes de la SF télévisée du début des années 2010.

En bref : Fringe est une série de science-fiction créée par J.J. Abrams, Alex Kurtzman et Roberto Orci, diffusée sur Fox du 9 septembre 2008 au 18 janvier 2013. Elle compte 5 saisons et 100 épisodes et suit la division Fringe du FBI, qui enquête sur des phénomènes de « sciences marginales » avant de basculer dans un conflit entre deux univers parallèles.
Silhouettes d'agents fédéraux enquêtant de nuit sur une scène surnaturelle, dans l'esprit de la division Fringe.

Aux origines de la division Fringe

Un pilote parmi les plus chers de la télévision

Fox a mis le paquet dès la première image. L’épisode pilote, un format long de 81 minutes réalisé par Alex Graves, a coûté environ 10 millions de dollars, ce qui en a fait l’un des pilotes les plus chers jamais tournés pour la télévision à l’époque, dans la même cour que Lost. Le président de la chaîne a lui-même reconnu tenir là une « série coûteuse ». Résultat logique : une fois l’effet vitrine encaissé, la production a serré les boulons et calé le budget des épisodes suivants autour de 4 millions de dollars pièce. On passe d’une superproduction à une série qui doit apprendre à faire peur avec des moyens raisonnables, ce qui explique en partie son goût pour les laboratoires en sous-sol et les néons blafards. L’investissement a d’ailleurs payé cash dès le lancement : diffusé le 9 septembre 2008, le pilote a rassemblé plus de 9 millions de téléspectateurs aux États-Unis, un score qui a justifié aux yeux de Fox le pari financier initial, avant que l’audience ne s’érode au fil des saisons suivantes.

Olivia, Peter et Walter Bishop

Le trio central fait toute la différence. Anna Torv incarne Olivia Dunham, agente du FBI recrutée pour la division Fringe, une cellule basée à Boston et chapeautée par le département de la Sécurité intérieure. Pour décoder les phénomènes qu’elle affronte, elle exhume Walter Bishop (John Noble), savant génial et instable tout juste sorti d’un internement psychiatrique, qu’on ne peut légalement extraire de l’asile qu’avec l’accord de son fils. D’où l’entrée de Peter Bishop (Joshua Jackson), escroc débrouillard rappelé au chevet d’un père qu’il déteste. Autour d’eux gravitent Phillip Broyles (Lance Reddick), qui supervise la cellule, l’assistante Astrid Farnsworth (Jasika Nicole), Nina Sharp (Blair Brown), l’agent Charlie Francis (Kirk Acevedo) et l’énigmatique Observateur baptisé « September » (Michael Cerveris). La dynamique père brisé, fils rancunier et enquêtrice hantée porte la série bien au-delà de son concept d’affaires paranormales. Côté production, la série est portée par 20th Century Fox Television, la maison Bad Robot de J.J. Abrams et Warner Bros. Television, un attelage de poids lourds qui explique aussi bien l’ambition visuelle du projet que les tensions budgétaires qui le suivront jusqu’au bout.

Du « Motif » aux univers parallèles

Au départ, la division Fringe traque la « fringe science », ces sciences marginales que les manuels préfèrent ignorer : téléportation ratée, mutations express, télépathie chimique. Le fil rouge de la première saison, le mystérieux « Motif » (« the Pattern »), suggère que ces horreurs ne sont pas des accidents mais les symptômes d’une expérimentation à grande échelle. Puis la série change de dimension, au sens propre. Elle révèle l’existence d’un univers parallèle, d’un double maléfique de Walter surnommé Walternate, et d’une guerre froide entre deux versions de notre monde. Les Observateurs, ces hommes chauves qui griffonnent dans des carnets, finissent par occuper le centre du récit. Ce glissement du procédural vers le feuilleton mythologique est le pari le plus risqué de la série : au lieu de servir chaque semaine une affaire refermée sur elle-même, elle demande au public de retenir une histoire qui s’accumule, se ramifie et joue sur deux réalités à la fois. Un choix qui a probablement coûté quelques téléspectateurs occasionnels en route, mais qui a scellé la fidélité des autres, ceux prêts à prendre des notes entre deux épisodes pour ne rien perdre du fil. Qui veut la version complète des ramifications trouvera de quoi se perdre sur la page Wikipédia française de la série.

Cinq saisons sous la menace de l’annulation

Voilà le vrai feuilleton, celui des coulisses. Diffusée en France dès le 10 juin 2009 sur TF1, puis rediffusée sur NT1 à partir du 16 février 2013, Fringe a passé sa vie sur le fil du rasoir aux États-Unis. En janvier 2011, Fox l’expédie du jeudi au vendredi soir, une case réputée maudite pour l’audience. La menace d’annulation plane sur les saisons 3 et 4, alors même que la série tient bon autour de 4 à 4,5 millions de téléspectateurs. Les acteurs, Joshua Jackson en tête, montent au créneau pour appeler les foyers Nielsen à la sauver. La production tourne même deux fins alternatives pour la saison 4, une en cas de renouvellement, une en cas d’exécution. Le sursis tombe le 26 avril 2012 : une cinquième et ultime saison de 13 épisodes seulement, rendue possible par un accord de réduction des coûts négocié entre Fox et Warner Bros. Television. Assez pour boucler l’histoire et franchir le seuil symbolique des 100 épisodes, celui qui ouvre traditionnellement les portes de la syndication américaine.

Deux versions parallèles d'une ville séparées par une faille lumineuse, un observateur de dos, en référence aux univers parallèles de Fringe.

Ce qui a fait de Fringe une série culte

John Noble, deux rôles et zéro Emmy

Si une seule raison devait justifier de revoir Fringe, ce serait lui. À partir de la saison 3, John Noble interprète deux hommes. Walter Bishop, le scientifique fêlé, tendre et rongé par la faute qu’il a commise. Et Walternate, sa contrepartie de l’autre côté, un homme dur, froid, autoritaire. Les deux incarnations sont si dissemblables qu’on oublie régulièrement qu’il s’agit du même comédien, une prouesse qu’on a comparée au double jeu de Terry O’Quinn dans l’ultime saison de Lost. Le plus rageant reste la suite : John Noble n’a jamais décroché la moindre nomination aux Emmy Awards sur toute la durée de la série, laquelle n’a récolté qu’une seule citation, pour le montage sonore. La postérité a corrigé le tir là où l’académie a fermé les yeux.

Les glyphes cachés et l’homme de l’ombre

Fringe adorait jouer avec ses spectateurs les plus obsessionnels. Dès la première saison, juste avant chaque coupure publicitaire, la série affichait l’un de huit symboles : une pomme, un papillon, une fleur, une grenouille, une main, une feuille, un hippocampe et une volute de fumée, chacun assorti d’un point lumineux glissé dans un coin de l’écran. L’ensemble formait un chiffre de substitution, et les symboles d’un même épisode épelaient un mot lié à l’intrigue, du genre « OBSERVER » ou « BISHOP ». Le code a fini par être percé publiquement par un rédacteur d’Ars Technica en avril 2009, qui a détaillé pas à pas le déchiffrage du chiffre de substitution pour tous les fans encore englués dans leurs grilles de correspondance. Autre jeu de piste : l’Observateur incarné par Michael Cerveris, ce personnage chauve planté en arrière-plan dès le pilote, façon « Où est Charlie » pour téléspectateurs attentifs. Il ne gagne des dialogues et un vrai statut de protagoniste qu’à partir de l’épisode « The Arrival », avant de devenir une pièce maîtresse du dénouement.

Une vache, un déménagement et autres joyeusetés de tournage

Le tournage a sa propre collection d’anecdotes. Le pilote a été filmé à Toronto, alors que l’action se déroule officiellement à Boston, puis le reste de la première saison à New York. Le 21 février 2009, Fox renouvelle la série à une condition explicite : déménager la production à Vancouver, capitale nord-américaine de la SF à petit budget. La décision est officialisée le 4 mai 2009, et les saisons 2 à 5 seront tournées là-bas. Détail cocasse au passage : le pilote mettait en scène une vache, mais l’équipe n’a pas été autorisée à faire passer l’animal du Canada vers New York pour la suite. Il a fallu engager une seconde vache, les techniciens se disant prêts, au besoin, à repeindre ses taches pour que personne ne remarque la substitution. On tient là le niveau de sérieux clinique et d’absurde assumé qui résume assez bien l’esprit de la série.

L’héritière assumée de X-Files

Impossible de parler de Fringe sans son ADN. J.J. Abrams a revendiqué comme inspirations les romans de Michael Crichton, le film Altered States de Ken Russell (1980), ainsi que The X-Files et La Quatrième Dimension. La filiation était si évidente que le Chicago Sun-Times a résumé le pilote comme « une mise à jour de X-Files, avec le terrorisme et le département de la Sécurité intérieure en plus ». La comparaison a collé à la peau de la série à ses débuts, puis elle s’en est affranchie en bâtissant une mythologie complète là où X-Files empilait les mystères sans toujours les refermer. Ce goût pour les expériences de laboratoire, les enfants cobayes et les dimensions parallèles, on le retrouve d’ailleurs au cœur d’un autre monument geek dont Stranger Things a fait sa marque de fabrique. Fringe, elle, appartient pleinement à cette lignée de séries cultes de la culture geek qui ont su transformer un pitch de série B en univers durable. Présentée à ses débuts comme une simple héritière procédurale, elle a fini par imposer une identité propre, portée par la performance de John Noble, au point d’être aujourd’hui rangée parmi les séries cultes de la science-fiction télévisée des années 2010. Preuve qu’une série peut survivre à ses audiences fragiles, à ses menaces d’annulation répétées et même à l’indifférence des académies, du moment qu’elle a construit un monde dans lequel on a envie de retourner se perdre.

🎲 Autour de la table : le lien JDR

Mauvaise nouvelle pour les rôlistes : aucun jeu de rôle sur table officiellement licencié n’a été adapté de Fringe, autant le dire franchement. Bonne nouvelle : le registre de la série, agences secrètes qui enquêtent sur l’inexplicable, se rejoue très bien avec deux titres. Delta Green (Arc Dream Publishing), jeu autonome depuis 2016, met en scène une organisation clandestine qui protège les États-Unis de menaces paranormales et extraterrestres, cousin thématique quasi parfait de la division Fringe. The Esoterrorists (Pelgrane Press, 2006), propulsé par le système GUMSHOE taillé pour l’enquête, vous fait incarner des agents de l’Ordo Veritatis face à des terroristes occultes. Et puisque Fringe assume sa dette envers X-Files, on garde un œil sur cette influence fondatrice, dont on reparlera dans un futur article du cocon.

Questions fréquentes sur la série Fringe

Combien de saisons et d’épisodes compte Fringe ?

Fringe compte 5 saisons pour un total de 100 épisodes, pilote de 81 minutes inclus. La cinquième et dernière saison, réduite à 13 épisodes, a été spécialement conçue pour boucler l’intrigue et atteindre ce seuil des 100 épisodes, celui qui ouvre traditionnellement droit à la syndication aux États-Unis.

Qui a créé Fringe ?

La série a été créée par J.J. Abrams, Alex Kurtzman et Roberto Orci, le même trio derrière plusieurs productions de la maison Bad Robot. Le pilote, écrit par les trois créateurs, a été réalisé par Alex Graves et diffusé pour la première fois sur Fox le 9 septembre 2008.

De quoi parle Fringe ?

Fringe suit la division Fringe, une cellule du FBI basée à Boston qui enquête sur des phénomènes liés aux « sciences marginales ». L’intrigue démarre sur des affaires paranormales isolées reliées par un mystérieux « Motif », puis évolue vers l’exploration d’un univers parallèle et la menace des Observateurs.

Pourquoi Fringe est-elle considérée comme une série culte ?

Malgré des audiences fragiles et des menaces d’annulation répétées, Fringe a bâti une mythologie ambitieuse autour du Motif, de l’univers parallèle et des Observateurs. La double performance de John Noble en Walter et Walternate, jamais récompensée aux Emmy, reste l’une des raisons majeures de son statut culte.

Existe-t-il un jeu de rôle Fringe ?

Aucun jeu de rôle sur table officiellement licencié adapté de Fringe n’a été identifié à ce jour. Pour retrouver son ambiance d’agence secrète face au paranormal, les rôlistes se rabattent sur des titres au registre proche comme Delta Green (Arc Dream Publishing) ou The Esoterrorists (Pelgrane Press, système GUMSHOE).

Quand Fringe a-t-elle été diffusée en France ?

Fringe a été diffusée en France à partir du 10 juin 2009 sur TF1, puis rediffusée sur NT1 à compter du 16 février 2013, à raison de quatre épisodes chaque samedi. La cinquième et ultime saison a été diffusée en France durant l’été 2013.

Envie de pousser plus loin le lien entre séries de SF et table de jeu ? On en discute chaque lundi 21h dans la Chronique JDR, en live sur Twitch et YouTube Geek Powa.

<!– PROMPTS FLOW

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