Relâcher le Kraken, tout le monde a la réplique en tête. Mais Le Choc des Titans version 2010 traîne surtout une réputation plus embarrassante : celle du film qui a fait de la 3D post-production un gros mot. Remake du classique de 1981, le péplum de Louis Leterrier a pourtant cartonné en salles. La preuve, s’il en fallait une, qu’un carton commercial et une réussite artistique font deux. On le raconte ici comme un scénario mythologique un peu trop chargé en dieux ronchons : dates, chiffres, coulisses, et surtout ce que le film doit au travail artisanal de Ray Harryhausen. Tout le paradoxe est là : un remake flambant neuf qui n’existe que grâce au respect qu’inspire encore, près de trente ans plus tard, un vieux film de créatures animées image par image.

Un remake qui rafle la mise malgré la 3D
Warner Bros. voulait sa part du gâteau péplum et fantastique. Le studio ressort donc le mythe de Persée, déjà porté à l’écran en 1981, pour une version modernisée bourrée d’effets numériques. Sam Worthington incarne Persée, entouré de Liam Neeson en Zeus, Ralph Fiennes en Hadès, Gemma Arterton, Mads Mikkelsen et Alexa Davalos. Le scénario, signé Travis Beacham, Phil Hay et Matt Manfredi, reprend celui de Beverley Cross pour le film de 1981. Louis Leterrier est aux commandes, la musique de Ramin Djawadi. Côté production, du lourd : Thunder Road Pictures et The Zanuck Company aux États-Unis, la Moving Picture Company au Royaume-Uni pour les effets, avec le renfort de Warner Bros. et Legendary Entertainment. Une machine de studio calibrée pour le blockbuster, ce qui rend le fiasco technique à venir d’autant plus cocasse.
Dates, budget et box-office triomphal
Le film sort aux États-Unis le 2 avril 2010, quelques jours après la date prévue du 26 mars, et débarque en France courant avril 2010. Le budget officiel est de 125 millions de dollars selon Box Office Mojo. Une source secondaire avance un chiffre plus élevé, autour de 165 millions marketing et conversion 3D compris, à prendre avec prudence. Peu importe : le résultat en salles est massif, avec 493,2 millions de dollars de recettes mondiales. Un succès net, qui a aussitôt enclenché la suite. Le fossé avec l’original saute aux yeux : là où le film de 1981 se contentait d’environ 15 millions de budget et d’une quarantaine de millions de recettes, le remake jouait dans une tout autre catégorie, celle des blockbusters à gros risques et gros retours.
La fausse bonne idée de la 3D
Le péché originel est là. Le film n’était pas prévu en 3D : le tournage s’est fait entièrement en 2D. C’est seulement après le triomphe d’Avatar et d’Alice au pays des merveilles que Warner Bros. a décidé une conversion en post-production, bouclée en dix semaines. Le résultat a été unanimement critiqué : effets de profondeur incohérents d’un plan à l’autre, visages d’acteurs mal sculptés en relief. Le Los Angeles Times a carrément qualifié le film de « premier film rendu pire par la 3D ». Difficile de trouver pire carte de visite technologique.
Quand le réalisateur lui-même charge son film
Le plus savoureux, c’est que les critiques les plus dures viennent de l’intérieur. En 2013, Louis Leterrier a qualifié cette conversion de « célèbrement précipitée et célèbrement horrible », et l’a décrite comme un « gimmick pour voler de l’argent au public ». Michael Bay, pourtant peu suspect de bouder les effets spectaculaires, a lui aussi publiquement traité cette 3D d’« escroquerie » envers les spectateurs. Quand un réalisateur d’action et le patron de son studio s’accordent pour dire que la technique d’un film était une arnaque, on tient un joli cas d’école.
Un caméo pour saluer l’ancêtre
Malgré tout, le film n’oublie pas d’où il vient. Bubo, le hibou mécanique emblématique de l’original de 1981, apparaît en caméo discret. Persée le trouve dans un tas d’objets à l’armurerie, demande ce que c’est, et s’entend répondre par les soldats de « laisser tomber » avant de le jeter. Les scénaristes Phil Hay et Matt Manfredi ont confirmé le clin d’œil affectueux à Ray Harryhausen. La comparaison avec l’original était de toute façon inévitable : autant la désamorcer avec humour. Et ce petit hibou de laiton jeté au rebut sonne presque comme un aveu : le remake sait qu’il ne remplacera jamais tout à fait la magie du modèle.

1981 contre 2010 : l’héritage de Ray Harryhausen
Impossible de parler du remake sans revenir à la source. Le Choc des Titans de 1981 n’est pas un film de plus : c’est le dernier film d’un maître. Et la comparaison entre les deux versions dépasse la technique pour toucher à deux visions opposées du merveilleux.
Le dernier film de Harryhausen
Sorti aux États-Unis le 12 juin 1981, le même jour que Les Aventuriers de l’arche perdue de Spielberg, le film original reste une référence de l’histoire des effets spéciaux. C’est le dernier long-métrage sur lequel Ray Harryhausen a travaillé, clôturant sa carrière de pionnier de l’animation en volume (stop-motion). Réalisé par Desmond Davis pour un budget d’environ 15 millions de dollars, il a rapporté un peu plus de 41 millions aux États-Unis et environ 44,4 millions dans le monde, avec 963 871 entrées en France. Un beau succès pour l’époque, même si certains trouvaient déjà le stop-motion daté face aux effets numériques naissants. Le casting avait de quoi impressionner : Harry Hamlin en Persée, Laurence Olivier en Zeus olympien, Ursula Andress en Aphrodite, Maggie Smith et Burgess Meredith complétant le tableau. Ce dernier décrochera le Saturn Award 1982 du meilleur second rôle, la musique de Laurence Rosenthal étant elle aussi primée. La même année, le film récoltait pourtant un « Stinker Award » ironique pour ses prétendus pires effets spéciaux : le procédé artisanal divisait déjà. Le tournage, lui, avait promené l’équipe entre l’Italie, l’Espagne, Malte et le Royaume-Uni.
Une différence de philosophie plus que de technique
Tout se joue là. Le film de 1981 réservait ses scènes de monstres avec parcimonie, en soignant leur présence. Méduse, le Kraken, Bubo : chaque créature avait droit à son moment. Harryhausen citait lui-même la séquence de Méduse parmi les plus abouties de sa carrière, et on comprend pourquoi : la Gorgone rampante, arc à la main dans la pénombre d’un temple, reste un sommet d’animation en volume. Le film s’était même offert un antagoniste inédit, Calibos, absent du mythe antique et directement inspiré du Caliban de « La Tempête » de Shakespeare. Le remake de 2010 mise, lui, sur les séquences d’action et les effets numériques. Pour beaucoup de cinéphiles, le charme artisanal des créatures de Harryhausen l’emporte encore, malgré une technique qu’on juge aujourd’hui « saccadée » face au photoréalisme du remake. Une question de goût narratif, plus que de nostalgie.
Persée, Méduse et l’imaginaire collectif
L’influence de l’original va loin. L’historien Stephen R. Wilk, dans son ouvrage sur la Gorgone paru en 2000, écrit que la plupart des gens qui ont aujourd’hui une idée de l’histoire de Persée et de Méduse la doivent au Choc des Titans de 1981. Le film a durablement fixé l’image populaire du mythe dans la culture occidentale. Le tournage de cette séquence n’alla pas sans heurts : Harry Hamlin tenait à ce que Persée tranche bel et bien la tête de la Gorgone à l’épée, quand les producteurs redoutaient une classification trop stricte. L’acteur s’enferma dans sa caravane pour tenir bon, la production coupa l’électricité pour l’en déloger, et c’est sa vision qui l’emporta. Cette Gorgone pétrifiante, on la retrouve tout naturellement dans les bestiaires de jeu de rôle. Pour qui aime cette veine de mythologie grecque au cinéma, Jason et les Argonautes est l’autre grand monument signé Harryhausen, cousin direct de ce Choc des Titans par ses squelettes animés et ses dieux joueurs.
Une postérité à deux vitesses
Les deux films n’ont pas laissé la même trace. Le remake de 2010 a beau avoir triomphé commercialement et engendré une suite, La Colère des Titans, sortie le 30 mars 2012 avec un nouveau réalisateur, il reste surtout cité comme exemple des dérives de la 3D bâclée. La presse française l’a accueilli fraîchement, avec 2,9/5 sur Allociné sur quatorze critiques : « kitsch et divertissant » pour L’Express, « navet » pour Libération. L’original de 1981, lui, a gardé un statut culte intact, lié au génie de Harryhausen. Tout est là : un remake qui a gagné la bataille du box-office mais perdu celle de la mémoire, face à un original modeste qui inspire toujours le respect des cinéphiles comme des rôlistes. La fiche Wikipédia du remake détaille la controverse 3D, et notre panorama des films heroic fantasy incontournables replace ces deux Titans dans l’histoire du genre.
🎲 Autour de la table : le lien JDR
La mythologie grecque des Titans a inspiré plusieurs jeux de rôle bien réels. Agôn, de John Harper (avec Wilhelm Fitzpatrick et Emmanuel Moreau pour la version française), plonge dans une Grèce mythologique proche de l’Odyssée. Publié en français par La Boîte à Heuhh en 2013, réédité en 2020, il a été explicitement conçu pour retrouver l’ambiance des péplums d’action du type Choc des Titans ou Jason et les Argonautes. Dans un autre registre, Mythic Battles : Pantheon, le jeu de rôle, écrit par Romain d’Huissier et publié par Black Book Editions en septembre 2017, fait incarner des héros mythologiques (Ulysse, Achille, Héraclès, Andromède) dans une Grèce à la fois antique et post-apocalyptique. Ses créateurs citent eux aussi Le Choc des Titans et La Colère des Titans parmi leurs influences. De quoi relâcher son propre Kraken à la table.
Questions fréquentes sur Le Choc des Titans
Qui a réalisé Le Choc des Titans de 2010 ?
Le remake de 2010 a été réalisé par Louis Leterrier. Il s’appuie sur un scénario de Travis Beacham, Phil Hay et Matt Manfredi, lui-même dérivé du scénario original de Beverley Cross pour le film de 1981. Sam Worthington y incarne Persée, aux côtés de Liam Neeson en Zeus et Ralph Fiennes en Hadès.
Pourquoi la 3D du Choc des Titans est-elle si critiquée ?
Le film a été tourné en 2D, puis converti en 3D en post-production en seulement dix semaines, après le succès d’Avatar. Le résultat, jugé incohérent, a été très mal reçu. Le réalisateur Louis Leterrier lui-même l’a qualifié en 2013 de « célèbrement précipité et célèbrement horrible », et Michael Bay a parlé d’« escroquerie » envers le public.
Quelle différence entre l’original de 1981 et le remake de 2010 ?
Le film de 1981, dernier long-métrage de Ray Harryhausen, repose sur des créatures animées en stop-motion, utilisées avec parcimonie et beaucoup de caractère. Le remake de 2010 multiplie les effets numériques et les scènes d’action. Pour de nombreux critiques, le charme artisanal de l’original reste supérieur, au-delà de la différence purement technique.
Le Choc des Titans de 2010 a-t-il eu une suite ?
Oui. Fort de ses 493,2 millions de dollars de recettes mondiales, le film a été suivi de La Colère des Titans, sortie aux États-Unis le 30 mars 2012, avec un nouveau réalisateur, Jonathan Liebesman. Warner Bros. avait annoncé cette suite peu après la sortie du premier film.
Existe-t-il un jeu de rôle sur la mythologie du Choc des Titans ?
Oui, plusieurs. Agôn, de John Harper (version française La Boîte à Heuhh, 2013 puis 2020), a été conçu pour retrouver l’ambiance des péplums comme Le Choc des Titans. Mythic Battles : Pantheon, écrit par Romain d’Huissier chez Black Book Editions en 2017, fait aussi incarner des héros mythologiques grecs et cite ces films parmi ses influences.
Envie de relâcher votre propre Kraken autour d’une table de mythologie grecque ? On en parle à la Chronique JDR, le live du lundi 21h sur les chaînes Twitch et YouTube de Geek Powa.

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