On connaît tous cette scène, même sans l’avoir vue. Jason plante son épée dans le sol, une rangée de dents jaillit de la terre, et voilà que sept guerriers squelettes se dressent en cliquetant pour massacrer nos héros. Si cette image vous parle alors que vous n’avez jamais regardé le film en entier, c’est justement le sujet : Jason et les Argonautes a fusionné avec la culture geek au point qu’on en connaît les moments forts par transmission, comme une légende qu’on se raconte de MJ en MJ. Et pour cause, une bonne partie du bestiaire qui traîne sur nos tables de jeu de rôle sort tout droit de la table d’animation de son magicien des effets spéciaux.

Deux ans de travail pour un film maudit au guichet
Le pitch tient sur un ticket de tombola : Jason part chercher la Toison d’or avec un équipage de héros grecs, croise des dieux capricieux, une magicienne amoureuse et à peu près tous les monstres du folklore antique. Beverley Cross et Jan Read signent un scénario librement inspiré des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, Don Chaffey passe derrière la caméra. Bernard Herrmann, le compositeur attitré d’Hitchcock, crée une partition qui donne à chaque apparition de créature le poids d’un mauvais présage. Ce n’était pas une première pour lui : Herrmann avait déjà mis en musique Le Septième Voyage de Sinbad en 1958, Les Voyages de Gulliver en 1960 et L’Île mystérieuse en 1961, tous portés par la même équipe. Sur le papier, c’est du haut de gamme. Dans les faits, le projet appartient surtout à deux hommes : le producteur Charles H. Schneer et l’animateur Ray Harryhausen, tandem déjà rodé sur ces mêmes films. Harryhausen y déploie son procédé maison d’animation en volume, la fameuse Dynamation, rebaptisée pour l’occasion « Dynarama », histoire de mettre un peu de paillettes marketing sur ce qui restait un travail de bénédictin.
Un chantier étalé sur presque deux ans
Ce genre de film ne se tourne pas, il se fabrique pièce par pièce. Harryhausen l’a raconté dans son livre An Animated Life et au Guardian en 2003 : dès novembre 1961, il envoie à son père les conceptions des modèles d’armatures, Talos, l’hydre, deux harpies, six squelettes combattants, Jason et Acaste. Les figurines n’arrivent qu’en février 1962, et rien que leur fabrication et leur peinture réclament quatre mois, avant même la première image animée. Entre les extérieurs tournés en Italie (Capaccio-Paestum, Palinuro, Salerne) et les intérieurs à Shepperton au Royaume-Uni comme aux Safa Studios italiens, la production s’étale sur près de deux ans. Un rythme de moine copiste, pour un budget de 3 millions de dollars que le duo jugeait sans précédent à l’époque.
La scène qui a coûté un été entier
Trois minutes. La bataille contre les guerriers squelettes dure à peu près trois minutes à l’écran, et elle a mobilisé plus de quatre mois de travail image par image. Sept squelettes animés indépendamment, qui devaient se battre entre eux et contre des acteurs ayant tourné leur chorégraphie des mois plus tôt, sans jamais voir leurs adversaires. Chaque coup d’épée, chaque parade, chaque roulade a dû être calée au millimètre pour que l’illusion tienne. On comprend mieux pourquoi Harryhausen considérait ce film comme le sommet de sa carrière : c’est de l’orfèvrerie déguisée en série B.
Trois sorties pour un même destin
Le film entame sa carrière le 13 juin 1963, en première mondiale au Texas Theatre de San Antonio, un lancement discret dans une salle du sud des États-Unis. La sortie new-yorkaise suit le 7 août, puis vient le tour du Royaume-Uni le 15 août. Pour la date française précise, prudence : les sources consultées ne s’accordent sur aucun quantième fiable, alors on préfère ne pas broder. Ce qui est certain, c’est que ce déploiement soigné n’a pas suffi à sauver les comptes. Le film sort au bon moment mais rencontre le mauvais public, celui de 1963, qui préfère d’autres frissons à ces monstres de pâte à modeler. Il faudra attendre les diffuseurs télé pour lui offrir la seconde vie qu’il méritait.
Un tournage semé d’incidents savoureux
Fabriquer un mythe, ça se fait rarement dans le calme. À Palinuro, un matin glacial, l’actrice Nancy Kovack (Médée) enfile le seul pull chaud qu’elle possède, de couleur violette. Manque de chance, la teinte passe localement pour un symbole de deuil, et les villageois le prennent très mal. Autre bourde restée célèbre : lors d’une prise où l’Argo devait surgir derrière une falaise, c’est le galion Golden Hind, utilisé par une équipe voisine tournant une série sur Francis Drake, qui déboule dans le champ. Schneer aurait hurlé « Sortez ce bateau de là, vous êtes au mauvais siècle ! ». Les cinéphiles pointilleux relèveront enfin que la statue de Talos porte son nom gravé en alphabet latin (« TALOS ») là où le grec antique aurait exigé « ΤΑΛΩΣ ». Détail d’érudit, mais on adore ces accrocs qui rappellent qu’un chef-d’œuvre reste un bricolage géant.
Malgré tout ce soin, la sortie de 1963 vire au fiasco commercial. Le film ne rentabilise pas ses 3 millions de dollars. Il faudra les rediffusions télé pour lui offrir une seconde vie, et transformer un échec de guichet en classique absolu. On peut lire les détails de production sur la page Wikipédia du film, qui recense aussi son entrée dans la liste des « 50 films à voir avant d’avoir 14 ans » du British Film Institute en 2005.

Un vivier de monstres pour nos tables de jeu
Reste à dire pourquoi ce film nous parle autant, à nous rôlistes. Harryhausen n’a pas seulement animé des créatures : il a fixé leur grammaire visuelle. Quand on décrit un monstre à sa table, on pioche souvent, sans le savoir, dans son catalogue. Talos le colosse de bronze, les deux harpies qui tourmentent le devin Phinée, les Symplégades qui broient les navires entre deux parois de roche, l’hydre à sept têtes : le film aligne à lui seul un mini-bestiaire qu’on croirait feuilleté dans un supplément. Chacune de ces créatures a son équivalent presque exact dans nos manuels, au point qu’on pourrait bâtir tout un scénario d’introduction rien qu’en enchaînant les rencontres du film. C’est peut-être ça, la vraie postérité de Harryhausen : avoir dressé sans le savoir la table des matières d’un bestiaire que des générations de meneurs pilleraient ensuite avec gourmandise.
Les squelettes, ancêtres directs de nos morts-vivants
La communauté rôliste anglophone l’a documenté en long et en large. La scène des guerriers squelettes animés par magie est identifiée comme la source directe des squelettes du Manuel des monstres de Donjons & Dragons. La description officielle, ces morts-vivants « animés par un puissant magicien ou clerc, obéissant aux ordres de leur animateur », reprend quasiment le scénario du film à la lettre. David Arneson, co-créateur du jeu, a lui-même cité les films de monstres en stop-motion de Harryhausen parmi ses inspirations directes, aux côtés des productions de la Hammer et de Roger Corman. Autrement dit : le squelette lambda que vos joueurs découpent au niveau 1 descend en droite ligne de ces sept guerriers d’os.
L’hydre, la méduse et compagnie
Le film ne s’arrête pas aux squelettes. Son hydre à sept têtes a durablement influencé la représentation classique de l’hydre dans Donjons & Dragons, plus proche de l’Hydre de Lerne que du dragon décrit dans le mythe original. Détail savoureux pour les meneurs qui aiment la cohérence : dans le film, ce sont justement les dents de cette hydre, semées en terre, qui donnent naissance à l’armée de squelettes. Un seul monstre en engendre un autre, et les deux ont fini par coloniser nos bestiaires. Et si on élargit à l’ensemble de la filmographie de Harryhausen, on retrouve dans son sillage tout un panthéon de créatures qui hantent encore nos tables : colosses de bronze, harpies, méduses. L’imagerie fantasy telle qu’on la pratique en jeu de rôle doit énormément à ce langage forgé image par image dans les années 1960.
🎲 Autour de la table : le lien JDR
Envie de jouer une épopée à la Jason ? Agôn est le jeu de rôle taillé pour ça : les joueurs y incarnent des héros grecs en quête de gloire, sous le regard de dieux aussi puissants que capricieux, exactement l’ambiance des aventures de Jason et ses compagnons. La première version française a été publiée par La Boîte à Heuhh en 2013, et une seconde édition au système remanié (signée John Harper et Wilhelm Fitzpatrick) a ensuite été rendue disponible en français par 500 Nuances de Geek. Et pour peupler vos donjons, souvenez-vous que vos squelettes animés et votre hydre sortent du même atelier que ce film : servez-les avec l’affection qu’ils méritent.
Il faut mesurer l’ironie de la chose. Un film qui a perdu de l’argent, boudé par le public de 1963, s’est retrouvé cité comme influence par Peter Jackson, Guillermo del Toro, Tim Burton, James Cameron ou Steven Spielberg selon le documentaire Le Titan des effets spéciaux de Gilles Penso. Tom Hanks est même allé jusqu’à le désigner publiquement comme le meilleur film jamais réalisé, ce qu’on prendra pour l’enthousiasme d’un fan plutôt que pour une vérité gravée dans le marbre. La critique française, elle, y voit l’archétype du film d’aventures mythologique et la production la plus populaire de Harryhausen. On est d’accord avec elle. Et on lui doit surtout d’avoir appris à toute une génération de meneurs de jeu à quoi ressemble vraiment un tas d’os qui décide de riposter.
Si l’aventure mythologique vous démange, prolongez le voyage avec notre article frère sur Le Voyage fantastique de Sinbad, autre chef-d’œuvre du même magicien de la pâte à modeler. Et pour la vue d’ensemble, tout est rangé dans notre guide des films heroic fantasy incontournables.
Pour aller plus loin
Les squelettes de Harryhausen ont laissé des traces jusque dans nos parties : notre panorama des 45 films heroic fantasy incontournables retrace cette filiation, et Hawk le tueur en est l’un des héritiers les plus assumés. Pour transposer tout ça à la table, voir le hub Donjons et Dragons.
Questions fréquentes sur Jason et les Argonautes
Qui a réalisé Jason et les Argonautes en 1963 ?
Le film a été réalisé par Don Chaffey, sur un scénario de Beverley Cross et Jan Read librement inspiré des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes. Mais la véritable star reste Ray Harryhausen, responsable des effets spéciaux en stop-motion, qui a produit le film avec Charles H. Schneer et le considérait comme le meilleur de sa carrière.
Pourquoi la scène des squelettes est-elle si célèbre ?
Cette séquence d’environ trois minutes a nécessité plus de quatre mois d’animation image par image. Sept squelettes animés indépendamment devaient interagir de façon cohérente entre eux et avec les acteurs, qui avaient tourné leur chorégraphie des mois plus tôt. C’est considéré comme l’un des sommets techniques de la carrière de Harryhausen.
Quel est le lien entre le film et Donjons & Dragons ?
La scène des guerriers squelettes est identifiée comme la source directe des squelettes animés du Manuel des monstres de Donjons & Dragons. Le co-créateur du jeu, David Arneson, citait les films en stop-motion de Harryhausen parmi ses inspirations. L’hydre du film a aussi influencé la représentation classique de l’hydre dans le jeu.
Le film a-t-il été un succès à sa sortie ?
Non. Malgré un budget élevé de 3 millions de dollars, Jason et les Argonautes a été un échec commercial en 1963 et n’a pas rentabilisé son coût. Il est devenu culte plus tard grâce aux rediffusions télévisées, notamment pour sa séquence de squelettes.
Quel jeu de rôle jouer dans l’esprit de Jason et les Argonautes ?
Agôn est le jeu tout indiqué : on y incarne des héros grecs en quête de gloire face à des dieux capricieux. Sa première édition française est parue chez La Boîte à Heuhh en 2013, suivie d’une seconde édition disponible en français via 500 Nuances de Geek.
On ressort les guerriers squelettes de Harryhausen à sa prochaine table de jeu ? On en parle à la Chronique JDR, le live du lundi 21h sur les chaînes Twitch et YouTube de Geek Powa.

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