Legend (1985) : le film fantastique maudit de Ridley Scott

Entre Alien et Blade Runner, Ridley Scott s’est offert un conte de fées crépusculaire peuplé de licornes, de gobelins et d’un Seigneur des Ténèbres écarlate. Échec commercial, Legend a mis vingt ans à trouver son public et son statut de film culte. Retour sur une production maudite et somptueuse.

On connaît Ridley Scott pour ses vaisseaux poisseux et ses réplicants mélancoliques. Pourtant, au milieu des années 1980, le réalisateur britannique s’est autorisé un pas de côté aussi radical qu’inattendu : un conte de fées pur sucre, ou plutôt pur cauchemar, où une princesse en robe blanche croise des licornes immaculées et un démon cornu de trois mètres. Legend n’a rien à voir avec le reste de sa filmographie, et c’est précisément ce qui le rend fascinant.

Le film a pourtant tout raté à sa sortie : un box-office famélique, une critique tiède, une distribution américaine sabotée. Il a fallu attendre près de vingt ans pour qu’il retrouve sa vraie forme et son public. On vous raconte les coulisses d’un tournage frappé par le feu, d’un maquillage à faire pleurer un acteur, et d’une bande originale qui existe en deux versions incompatibles.

En bref : Legend est un film fantastique de Ridley Scott, présenté à la Mostra de Venise 1985 et sorti en France le 28 août 1985. Avec un budget de 25 millions de dollars, il réunit Tom Cruise, Mia Sara et un Tim Curry méconnaissable en Seigneur des Ténèbres. Échec commercial (environ 15,5 millions de dollars en Amérique du Nord), il est devenu un film culte de la dark fantasy.

Seigneur des Ténèbres cornu à la peau rouge trônant dans les flammes, hommage aux maquillages du film

Un conte de fées tourné dans les flammes

Écrit par William Hjortsberg, Legend raconte une histoire simple comme une comptine : un jeune homme des bois, Jack, doit sauver la princesse Lily et le monde tout entier d’un Seigneur des Ténèbres qui veut plonger la Terre dans une nuit éternelle en exterminant les dernières licornes. Sur cette trame de conte, Ridley Scott a bâti un objet visuel démesuré, entièrement fabriqué en studio, aux antipodes du naturalisme. Tout est décor, brume, paillettes en suspension et lumière irréelle. Rien n’a été tourné en extérieur.

Une distribution passée par mille castings

Avant de réunir sa galerie de personnages, le film a hésité longtemps. Pour le rôle du Seigneur des Ténèbres, Ridley Scott avait d’abord pensé à Peter O’Toole, avant de le juger trop maigre et trop pâle pour incarner une telle force maléfique. C’est en revoyant The Rocky Horror Picture Show qu’il déniche son démon idéal : Tim Curry, dont la présence physique et la voix caverneuse feront merveille. Pour le rôle de Jack, plusieurs noms alors montants ont circulé : Jim Carrey, Johnny Depp, Robert Downey Jr., avant que le choix ne se fixe sur Tom Cruise, tout juste auréolé de ses premiers succès. À ses côtés, Mia Sara compose la princesse Lily, tandis que David Bennent, Alice Playten, Billy Barty et Robert Picardo peuplent ce monde féerique de gobelins et de créatures.

Le tournage laissera d’ailleurs un souvenir mitigé à sa jeune vedette. Dans un entretien accordé à Rolling Stone en 1986, Tom Cruise a qualifié sans détour sa propre prestation de « une couleur de plus dans un tableau de Ridley Scott », confiant même ne plus vouloir refaire ce type de film. Une lucidité qui en dit long sur la place réservée aux acteurs dans un projet où la direction artistique écrase presque tout le reste. Car Legend vaut d’abord pour son bestiaire : gobelins grimaçants, la répugnante sorcière des marais Meg Mucklebones incarnée par Robert Picardo, et bien sûr le grand méchant écarlate. Derrière la caméra, Ridley Scott s’était entouré d’une équipe de haut vol, du chef opérateur Alex Thomson au monteur Terry Rawlings, en passant par le costumier Charles Knode. Un savoir-faire qui explique la richesse plastique de chaque plan, même quand le scénario reste, lui, aussi simple qu’une comptine.

L’incendie qui a ravagé la forêt

La malédiction du film a un point de départ précis : juillet 1984. Un incendie ravage le mythique plateau 007 des studios Pinewood, au Royaume-Uni, et emporte le décor géant de la forêt, l’un des plus grands jamais construits pour un studio britannique. Ce n’est pas un accessoire secondaire qui part en fumée, mais le cœur visuel du film. Ridley Scott doit reconstruire une partie du décor et réorganiser tout son calendrier de tournage. Quand on sait que l’intégralité du film repose sur ces environnements bâtis à la main, on mesure le coup de massue. Le genre de catastrophe qui, autour d’une table de jeu, correspondrait à un jet de dé raté au pire moment de la campagne.

Tim Curry, prisonnier de ses prothèses

S’il fallait retenir une seule image de Legend, ce serait celle de Darkness, ce démon écarlate aux cornes immenses. Derrière ce visage, Tim Curry a vécu un calvaire. Le maquillage conçu par Rob Bottin lui recouvrait le visage, les dents et le corps entier de prothèses en silicone, au prix de huit à dix heures d’application par jour, un délai réduit à environ cinq heures et demie une fois la routine bien rodée. Les cornes de trois mètres en fibre de verre, fixées sur un casque, étaient si lourdes qu’elles tombaient sans arrêt. Bottin a d’abord tenté un système de harnais relié au corps de l’acteur, mais Curry, déjà entravé dans le moindre de ses gestes, l’a refusé net. L’équipe a fini par concevoir des cornes creuses et allégées.

Le cauchemar ne s’arrêtait pas au tournage. Chaque soir, l’acteur passait environ une heure dans un bain destiné à dissoudre la colle qui tenait ses prothèses. Un jour, gagné par l’impatience et la claustrophobie, il aurait arraché son maquillage trop vite et se serait au passage abîmé la peau, obligeant Ridley Scott à le filmer une semaine durant sous d’autres angles, le temps que tout cicatrise. On comprend, dans ces conditions, que le résultat à l’écran ait marqué les esprits : ce démon reste régulièrement cité parmi les plus impressionnants maquillages prothétiques de l’histoire du cinéma fantastique. Un travail salué par une nomination à l’Oscar du meilleur maquillage en 1987 pour Rob Bottin et Peter Robb-King.

Salle de bal dorée plongée dans une nuit éternelle, un couple dansant parmi des pétales noirs

Deux bandes originales, deux destins

La production terminée, le film a connu une seconde vie chaotique, cette fois sur le terrain du montage et de la musique. Car Legend n’existe pas en une seule version, mais en plusieurs, et cette schizophrénie a longtemps brouillé sa réputation. Selon les pays et les époques, on n’a pas vu, ni surtout entendu, le même film.

La guerre des partitions

À l’origine, la musique est signée Jerry Goldsmith, dans une veine orchestrale feutrée, bucolique et onirique, parfaitement accordée à l’univers du conte. C’est cette version que découvre le public européen. Mais pour la sortie américaine, Universal juge le score trop discret pour son public et le remplace intégralement par une partition du groupe Tangerine Dream, complétée de chansons signées Jon Anderson (chanteur de Yes) et Bryan Ferry (Roxy Music). Le contraste est saisissant : d’un côté un tapis symphonique classique, de l’autre une nappe synthétique très marquée années 1980. Goldsmith lui-même aurait trouvé étrange qu’un groupe de techno-pop vienne sonoriser une ambiance aussi feutrée. Deux musiques, et au fond deux films différents pour la même histoire.

Ces divergences se doublent de plusieurs durées de montage. La version internationale tourne autour de 94 minutes, la version américaine descend à 90 minutes, et le fameux director’s cut de 2002 remonte à 114 minutes en restaurant la musique de Jerry Goldsmith. C’est cette dernière version, longtemps attendue par les fans, qui a rendu au film sa cohérence d’origine et relancé son culte. La page Wikipédia consacrée à Legend détaille cet écheveau de versions pour qui veut s’y retrouver.

D’un échec commercial à un film culte

Sur le moment, rien ne présageait une postérité aussi durable. En Amérique du Nord, le film ne rapporte qu’environ 15,5 millions de dollars, un échec net au regard des 25 millions engloutis dans la production. En France, le démarrage est pourtant tonitruant : Legend signe la plus grosse sortie du mercredi 28 août 1985 avec 41 salles à Paris et en périphérie, avant de reculer derrière des productions françaises comme Police de Maurice Pialat. Au total, il réunit 765 156 spectateurs dans l’Hexagone. La critique, elle, reste partagée, comme en témoignent les 48 % d’avis positifs et une note moyenne de 5,2 sur 10 recensés a posteriori sur Rotten Tomatoes.

Puis le regard sur le film a changé. Porté par la sortie du director’s cut de 2002 et par la fascination continue qu’exerce le démon de Tim Curry, Legend s’est mué en objet de culte, souvent cité comme une référence esthétique de la dark fantasy féerique. Ses maquillages et ses effets pratiques restent des morceaux de bravoure étudiés et admirés, tout comme sa direction artistique, saluée dès l’époque par des nominations aux BAFTA 1986 pour les costumes, les maquillages et les effets spéciaux, et par le prix de la meilleure photographie de la British Society of Cinematographers en 1985. Ce parcours d’incompris devenu classique le range dans notre panorama des films heroic fantasy incontournables, aux côtés d’un autre conte crépusculaire de 1985, Ladyhawke. Même année, même goût du merveilleux sombre, deux films frères que le public a redécouverts longtemps après leur sortie.

Petite note pour les curieux : l’ambiance de Legend a irrigué la culture geek au-delà du seul cinéma. On raconte que le concepteur de jeu vidéo Shigeru Miyamoto l’aurait cité comme l’une de ses sources d’inspiration pour The Legend of Zelda, ce qui relève toutefois du domaine vidéoludique plus que du jeu de rôle sur table à proprement parler.

🎲 Autour de la table : le lien JDR

Soyons honnêtes : aucun jeu de rôle sur table officiellement licencié Legend (1985) n’a jamais vu le jour, et nos recherches n’en ont identifié aucun. Le lien avec le loisir est donc purement thématique, mais il est fort. Le film condense tout un pan de l’imaginaire rôliste des années 1980 : licornes sacrées, gobelins grimaçants, forêt enchantée et surtout un Seigneur des Ténèbres qui pourrait servir de modèle à n’importe quel grand antagoniste démoniaque de Donjons & Dragons. Cette esthétique de féerie sombre, entre lumière et corruption, résonne aussi avec les jeux qui explorent le monde des fées et leurs pactes ambigus, à la manière de Changelin. Il s’agit d’une parenté d’ambiance constatée, pas d’une adaptation revendiquée par un éditeur, mais pour un meneur en quête d’un climat de conte cruel, Darkness et sa nuit éternelle restent une mine d’inspiration.

Questions fréquentes sur Legend

Qui a réalisé Legend ?

Le film est réalisé par Ridley Scott, sur un scénario de William Hjortsberg. Tourné entièrement en studio aux Pinewood Studios au Royaume-Uni, il constitue une incursion inattendue du cinéaste dans le conte de fées, entre ses deux classiques de science-fiction que sont Alien et Blade Runner. Il a été présenté à la Mostra de Venise 1985.

Qui joue le Seigneur des Ténèbres dans Legend ?

C’est Tim Curry qui incarne Darkness, le Seigneur des Ténèbres. Ridley Scott l’a choisi après l’avoir vu dans The Rocky Horror Picture Show. Le rôle exigeait de huit à dix heures de maquillage par jour, avec des prothèses en silicone conçues par Rob Bottin et des cornes de trois mètres qui posaient d’énormes problèmes techniques sur le plateau.

Pourquoi Legend a-t-il deux bandes originales différentes ?

La version européenne conserve la partition orchestrale de Jerry Goldsmith. Mais pour la sortie américaine, Universal l’a remplacée par une musique du groupe Tangerine Dream, avec des chansons de Jon Anderson et Bryan Ferry, jugée plus adaptée au public américain. Le director’s cut de 2002 a restauré la musique de Goldsmith.

Legend a-t-il été un succès à sa sortie ?

Non. Avec environ 15,5 millions de dollars de recettes en Amérique du Nord pour un budget de 25 millions, le film fut un échec commercial. En France, il a tout de même réuni 765 156 spectateurs. C’est au fil des années, notamment grâce au director’s cut de 2002, qu’il est devenu un film culte de la dark fantasy.

Existe-t-il un jeu de rôle Legend ?

Aucun jeu de rôle sur table officiellement licencié Legend n’a été identifié. Le film reste néanmoins une référence d’ambiance pour la fantasy féerique et sombre, proche de l’imaginaire de Donjons & Dragons (licornes, gobelins, seigneur démoniaque) et des univers de fées comme Changelin. Il s’agit d’une parenté thématique, pas d’une adaptation officielle.


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