Il y a des combats qu’on n’oublie pas, et celui contre la statue de Kali fait partie du lot. Six bras, six épées, une danse mortelle exécutée par une idole de bronze qui prend vie sous les yeux terrifiés des marins de Sinbad. Le plus beau, c’est que sur le plateau, cette statue de deux mètres cinquante n’existait pas encore : elle n’était qu’un dessin sur la table à dessin de Ray Harryhausen. Les acteurs se sont battus contre du vide, l’imagination pour seul adversaire. Voilà le genre de prouesse qui fait du Voyage fantastique de Sinbad bien plus qu’un simple film d’aventures orientales : une leçon de magie artisanale dont nos tables de jeu de rôle récoltent encore les fruits.

Un rentable voyage tourné sous le soleil espagnol
Deuxième volet du cycle Sinbad initié par Harryhausen et le producteur Charles H. Schneer, le film envoie le marin (John Phillip Law) affronter le sorcier Koura, incarné par un Tom Baker impérial, dans une course à travers les mers pour reconstituer une amulette d’or. Gordon Hessler tient la réalisation, Miklos Rozsa signe la musique, Ted Moore se charge de la photographie, et Brian Clemens écrit le scénario d’après une histoire cosignée avec Harryhausen. Le tout tient en 105 minutes de Technicolor, avec au casting Douglas Wilmer en Vizir masqué, Martin Shaw en Rachid et, détail que les fans savourent, la voix de Robert Shaw prêtée sans mention au générique à l’Oracle de toutes les connaissances. Mais comme toujours dans un Harryhausen, ce sont les créatures qui mènent la barque : un homoncule espion aux allures de chauve-souris, un griffon, un centaure cyclopéen, et bien sûr cette statue de Kali qui reste dans toutes les mémoires.
Un budget modeste pour des recettes colossales
On imagine volontiers un film à grand spectacle adossé à un budget pharaonique. Erreur. Le Voyage fantastique de Sinbad a coûté moins d’un million de dollars, autour de 982 000 dollars, un montant que le producteur Schneer qualifiait lui-même de « moyen » pour l’époque. Le retour sur investissement, lui, a été spectaculaire : plus de 11 millions de dollars de recettes rien qu’aux États-Unis, pour un total cumulé souvent cité autour de 16 millions de dollars. On parle donc d’un carton, sur la foi des chiffres compilés par The Numbers. Les données d’entrées à l’international, notamment en URSS et en France, circulent surtout via des agrégateurs secondaires, alors on les prendra comme des ordres de grandeur plutôt que comme des vérités certifiées. L’essentiel tient en une phrase : petit budget, gros bénéfice.
L’Espagne en guise de Mille et Une Nuits
Pour donner corps à l’imaginaire des Mille et Une Nuits, Schneer et Harryhausen ont posé leurs caméras en Espagne, à Madrid et sur l’île de Majorque. Le choix n’a rien d’un hasard : ils cherchaient des paysages accidentés, rocailleux, capables d’évoquer les côtes lointaines où échouent les navires de contes orientaux. Caroline Munro, qui interprète la belle Margiana, l’a confirmé dans un entretien pour les National Galleries of Scotland. Ce parti pris géographique donne au film une texture minérale, presque âpre, qui contraste joliment avec le merveilleux des créatures animées. On tient là un exemple parfait de décor naturel transformé en pays imaginaire, une leçon que tout bon meneur de jeu ferait bien de méditer avant de décrire son prochain rivage exotique.
Casting à l’arraché et héros aux pieds plats
Le film a failli passer à côté de sa Margiana. Dans le même entretien, Caroline Munro raconte que Schneer et Harryhausen avaient d’abord refusé de la retenir, et que c’est le scénariste et producteur associé Brian Clemens qui a insisté pour qu’ils regardent ses rushes avant de trancher. Bien lui en a pris : elle est devenue l’un des visages emblématiques du cycle. Schneer, lui, ne cachait pas ses intentions, expliquant vouloir un « sex-appeal » calibré pour un film tout public, ce qu’il résumait par la formule d’un charme « classé tout public ». L’anecdote est plus mordante côté héros : le producteur jugeait John Phillip Law nettement moins athlétique que Kerwin Mathews, le Sinbad du Septième Voyage de 1958, le trouvant même « les pieds plats » quand il maniait l’épée. Comme quoi, même dans un film porté par des créatures de pâte à modeler, ce sont parfois les humains qui donnent le plus de fil à retordre. Rien de tel, cela dit, pour rappeler qu’un tournage de série B tient autant du casting de fortune que du coup de génie artisanal.
La déesse Kali, obsession de toute une carrière
Harryhausen rêvait d’animer la déesse hindoue Kali depuis des années. Pour ce film, il a carrément orienté le scénario afin de pouvoir enfin la mettre en scène. Et parce qu’un défi ne suffisait jamais à cet homme, il lui a donné six bras armés d’épées plutôt que les quatre traditionnels, compliquant délibérément son propre travail image par image. Le résultat, cette danse guerrière de bronze contre les marins de Sinbad, reste l’une des séquences les plus admirées de sa carrière. Le fait que les acteurs aient dû mimer le combat face à un adversaire inexistant, encore à l’état d’esquisse, rend la prouesse d’autant plus vertigineuse. On mesure là tout ce que le cinéma fantastique doit à la patience et à l’imagination d’un seul homme penché sur ses figurines. Les détails de production sont consignés sur la page Wikipédia du film.

De la statue de bronze au Manuel des monstres
L’affaire nous concerne directement, et pour cause : cette statue de Kali n’est pas restée cantonnée à l’écran. Elle a essaimé jusque dans les pages du bestiaire de Donjons & Dragons.
La Marilith, fille directe de Kali
Le lien le mieux documenté entre ce film précis et l’univers du jeu de rôle porte un nom : la Marilith, ce démon de type V du Manuel des monstres de Donjons & Dragons avancé paru en 1979. Cette femme-serpent aux six bras armés est explicitement décrite comme une fusion entre l’avatar de Kali du Voyage fantastique de Sinbad et la femme-serpent du Septième Voyage de Sinbad de 1958. Autrement dit, quand vos joueurs affrontent une Marilith qui manie six lames à la fois, ils croisent le fer avec un descendant direct de la statue de bronze imaginée par Harryhausen. L’historien du jeu de rôle Jon Peterson, dans son ouvrage Playing at the World, rappelle d’ailleurs que David Arneson puisait son inspiration dans les séries B et « tout ce qui présentait l’inimitable animation en pâte à modeler de Ray Harryhausen ».
Attention aux fausses paternités
Un point mérite qu’on soit honnête, parce que la légende a tendance à tout attribuer à ce film. Beaucoup des monstres « harryhausenesques » qui hantent Donjons & Dragons, les golems de fer façon Talos, les harpies, le cyclope, l’hydre ou les squelettes, viennent en réalité d’autres films du maître : Jason et les Argonautes, Le Septième Voyage de Sinbad, La Vallée de Gwangi ou Le Choc des Titans. Le Voyage fantastique de Sinbad, lui, revendique surtout la Marilith via sa Kali. C’est déjà une belle carte de visite, et on préfère la vérité vérifiable aux raccourcis flatteurs. Notez au passage qu’aucun jeu de rôle nommément « Sinbad » adaptant directement ce film n’a pu être identifié avec un éditeur et une date fiables, alors on ne vous en inventera pas un.
🎲 Autour de la table : le lien JDR
Le grand héritage de ce film aux tables de jeu de rôle, c’est la Marilith, ce démon de type V du Manuel des monstres de Donjons & Dragons avancé (1979), directement inspiré de la statue de Kali à six bras du Voyage fantastique de Sinbad. Plus largement, c’est toute l’empreinte de Ray Harryhausen sur le bestiaire de Donjons & Dragons qui se joue ici : David Arneson, co-créateur du jeu, citait explicitement l’animation en volume du maître parmi ses sources d’inspiration. Bonne nouvelle pour les meneurs : ressortez ce film avant de décrire votre prochain démon multi-bras, l’effet à la table est garanti.
Le film a d’ailleurs eu droit à sa consécration officielle en remportant le tout premier Saturn Award du meilleur film fantastique, décerné par l’Academy of Science Fiction, Fantasy and Horror Films. De quoi asseoir la réputation du cycle Sinbad de Harryhausen et Schneer comme référence de l’heroic fantasy des années 70. Les rétrospectives consacrées à l’animateur, chez Black Gate ou ailleurs, le citent régulièrement parmi les sommets de sa carrière, notamment pour cette fameuse statue de Kali qui reste, pour beaucoup, le clou du spectacle.
Il reste une anecdote qu’on adore raconter, parce qu’elle illustre à quel point ce film a irrigué la culture geek au-delà du grand écran. Tom Baker, qui incarne le sorcier Koura, doit en partie à ce rôle son casting comme quatrième Docteur dans Doctor Who. Lors des discussions pour la série, un cinéma voisin projetait justement Le Voyage fantastique de Sinbad ; l’équipe est allée voir sa prestation en salle, a été impressionnée, et l’a engagé peu après. Une passerelle directe entre un film d’heroic fantasy et l’une des séries de science-fiction les plus emblématiques de la culture britannique. Comme quoi, un bon rôle de méchant ouvre plus de portes qu’on ne croit.
Envie de prolonger la séance avec le maître de la pâte à modeler ? Filez lire notre article frère sur Jason et les Argonautes, l’autre grand classique signé Harryhausen. Et pour ne rien rater du genre, tout est réuni dans notre guide des films heroic fantasy incontournables.
Questions fréquentes sur Le Voyage fantastique de Sinbad
Qui a réalisé Le Voyage fantastique de Sinbad ?
Le film, sorti en 1973, a été réalisé par Gordon Hessler sur un scénario de Brian Clemens d’après une histoire cosignée avec Ray Harryhausen. C’est Harryhausen qui a supervisé les effets spéciaux en stop-motion, et il a produit le film avec Charles H. Schneer pour Columbia Pictures.
Où le film a-t-il été tourné ?
Le tournage s’est déroulé principalement en Espagne, à Madrid et sur l’île de Majorque. Schneer et Harryhausen ont choisi ces lieux pour leurs paysages accidentés et rocailleux, qui correspondaient à l’imaginaire des Mille et Une Nuits recherché pour le film.
Quel est le lien avec Donjons & Dragons ?
La statue de Kali à six bras du film a inspiré la Marilith, ce démon de type V au corps de serpent et aux six bras armés, apparu dans le Manuel des monstres de Donjons & Dragons avancé en 1979. C’est le lien le plus direct et le mieux documenté entre ce film précis et le bestiaire de Donjons & Dragons.
Le film a-t-il reçu des récompenses ?
Oui. Le Voyage fantastique de Sinbad a remporté le tout premier Saturn Award du meilleur film fantastique, décerné par l’Academy of Science Fiction, Fantasy and Horror Films. Cette distinction a contribué à établir le cycle Sinbad de Harryhausen comme une référence du genre.
Quel est le rapport entre ce film et Doctor Who ?
Tom Baker, qui joue le sorcier Koura, doit en partie à ce rôle son casting comme quatrième Docteur dans Doctor Who. Lors des discussions de casting, l’équipe est allée voir sa prestation dans un cinéma qui projetait le film, a été impressionnée, et l’a engagé peu après.

Laisser un commentaire / une idée / compléter...