Il existe une injustice patrimoniale tranquille dans le jeu de rôle français. On a tout lu, ou presque, des Royaumes oubliés. On a vu débarquer Eberron avec son vernis steampunk et ses dirigeables. On connaît même par cœur les ruelles de Ravenloft. Mais le monde fondateur, celui dont tous les autres descendent, celui qui a servi de laboratoire à Donjons & Dragons lui-même, n’a jamais reçu sa collection française. Greyhawk, le premier monde de campagne du plus célèbre des jeux de rôle, reste pour le lectorat francophone une rumeur érudite plutôt qu’une étagère.
L’essentiel
- Le tout premier monde de campagne de Donjons & Dragons, né de la table de Gary Gygax.
- Berceau de modules mythiques et de sorts nommés d’après ses joueurs (Bigby, Mordenkainen).
- Les romans de Gord le Fripon, écrits par Gygax, jamais traduits en VF.
- L’univers fondateur, paradoxalement oublié des lecteurs francophones.
C’est d’autant plus savoureux que ses héritiers, eux, ont eu droit à tous les égards. Les éditeurs successifs ont traduit avec gourmandise les univers nés après lui, pendant que la matrice restait dans l’ombre. On parle ici du monde qui a vu naître Donjons & Dragons sous sa forme jouable, pas d’un cadre périphérique qu’on aurait pu négliger sans dommage. C’est un peu comme si on avait traduit toute la descendance d’une dynastie en oubliant le fondateur.
Le paradoxe mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il répond à une logique commerciale assez froide plutôt qu’à un caprice du sort. Quand une gamme arrive dans une nouvelle langue, c’est rarement la plus ancienne qu’on choisit en premier : on traduit ce qui se vend, ce qui occupe le devant de la scène au moment où l’on décide d’investir. Greyhawk, au fil des décennies, a souvent été relégué au rang de respectable ancêtre plutôt que de produit phare. On le révère, on le cite, on s’en inspire, mais on ne lui consacre pas de budget de traduction. Le résultat, pour le rôliste francophone, ressemble à une bibliothèque dont on aurait perdu le premier tome.
Une campagne maison devenue le centre du monde

Au commencement, il n’y avait pas de carte vendue en boutique, pas de folio glacé, pas de gamme. Il y avait Gary Gygax, ses joueurs, et un château. Le Château Greyhawk servait de point d’ancrage à la campagne maison que Gygax animait au tout début des années 1970, ce méga-donjon tentaculaire où ses joueurs venaient se faire étriper niveau après niveau. De cette table de cuisine est sortie une bonne partie de ce qui allait définir le jeu pour les décennies suivantes.
Le monde s’est formalisé progressivement, jusqu’au folio The World of Greyhawk en 1980, qui a fixé sur le papier ce qui n’existait jusque-là que dans les têtes et les notes manuscrites. On y trouvait une géographie, des royaumes, une cosmologie, bref l’ossature d’un cadre de campagne en bonne et due forme. Ce qui frappe rétrospectivement, c’est que ce monde a grandi en même temps que les règles qu’il servait à tester, au lieu d’arriver après coup comme un produit dérivé. Greyhawk et Donjons & Dragons ont poussé l’un dans l’autre, comme deux plantes nouées.
Et puis il y a la descendance directe en matière de modules. Greyhawk est le berceau de quelques-uns des donjons les plus mythiques jamais publiés. Le Tombeau des horreurs (Tomb of Horrors), cette machine à broyer les personnages réputée pour son sadisme méthodique, prend racine dans ce cadre. Le Temple du mal élémentaire (The Temple of Elemental Evil) aussi, monument de la campagne qui a fait suer des générations de groupes. Ces aventures ont voyagé bien au-delà de leur monde d’origine, au point qu’on oublie souvent d’où elles viennent. Elles viennent de là.
Les fantômes qui hantent encore nos grimoires

Voici le détail qui transforme une curiosité historique en émotion presque tendre. Si on joue à Donjons & Dragons, on a déjà prononcé les noms des joueurs de Gygax sans le savoir. Une partie du grimoire de sorts du jeu tient de l’annuaire déguisé bien plus que de l’assemblage de mots savants tombés du ciel : c’est la liste des personnages qui peuplaient cette campagne fondatrice.
La main broyeuse de Bigby ? Bigby était un personnage joueur. Le disque flottant de Tenser, ce petit plateau de lévitation qui rend service à tous les magiciens débutants ? Tenser aussi venait de la table de Gygax. Mordenkainen, dont le nom orne sorts et ouvrages, était un autre de ces personnages. Et la liste continue une fois qu’on commence à tirer le fil : Otiluke, Otto, Nystul, Rary, Drawmij. Autant de noms qu’on lit machinalement sur une fiche de personnage, sans soupçonner qu’on récite en réalité la composition d’une partie qui a eu lieu il y a un demi-siècle.
Il y a quelque chose de touchant dans cette persistance. Ces gens ont joué, ont fait évoluer leurs magiciens, ont bricolé des effets, et leurs noms ont fini coulés dans le bronze des règles officielles. Chaque fois qu’un personnage lance le disque flottant de Tenser, il convoque sans le savoir le fantôme d’un joueur des années 1970. Le grimoire de Donjons & Dragons est, à sa manière, un cimetière joyeux où les anciens continuent de jeter leurs sorts.
Gord le Fripon, le roman qu’on ne lira jamais en français
L’histoire de Greyhawk a aussi son chapitre romanesque, et lui non plus n’a jamais franchi la barrière de la langue. Gary Gygax a écrit une série de romans mettant en scène Gord le Fripon (Gord the Rogue), un personnage évoluant dans cet univers, avec des titres comme Saga of Old City ou Artifact of Evil. Détail croustillant qui en dit long sur les tractations de l’époque : Gygax a conservé les droits de ce personnage en quittant TSR, l’éditeur historique. Gord est en quelque sorte parti avec son créateur, valise à la main.
Résultat, ces romans n’ont jamais été traduits en français. Ils existent, ils ont leur public anglophone, mais pour le lectorat francophone ils restent un horizon inaccessible, une bibliothèque fantôme. On ne donnera donc ici aucune envie de lecture impossible : il s’agit simplement de constater que même la fiction issue de Greyhawk a connu le sort du reste, celui d’un patrimoine resté de l’autre côté du miroir linguistique.
C’est peut-être ça, finalement, le vrai mystère de Greyhawk vu de France. Pas un oubli total, mais une présence en creux. On en croise les morceaux partout, dans les sorts, dans les modules, dans les anecdotes, sans jamais avoir pu tenir entre les mains la collection cohérente qui aurait raconté l’ensemble dans notre langue. Le berceau est là, bien réel, à portée de référence. On n’a simplement jamais pu s’y pencher vraiment.
À lire aussi dans ce dossier
Questions fréquentes
Qu’est-ce que Greyhawk dans Donjons & Dragons ?
Greyhawk est le premier monde de campagne de Donjons & Dragons. Il est né de la campagne maison de Gary Gygax, organisée autour du Château Greyhawk au tout début des années 1970, avant d’être formalisé notamment par le folio The World of Greyhawk en 1980.
Pourquoi Greyhawk est-il considéré comme le berceau du jeu ?
Parce qu’il a grandi en même temps que les règles de Donjons & Dragons, servant de laboratoire à leur conception. C’est aussi le cadre d’origine de modules mythiques comme Le Tombeau des horreurs (Tomb of Horrors) et Le Temple du mal élémentaire (The Temple of Elemental Evil).
Pourquoi tant de sorts portent-ils des noms étranges comme Bigby ou Tenser ?
Parce que ce sont les noms des personnages joueurs de la campagne de Gygax. La main broyeuse de Bigby, le disque flottant de Tenser, mais aussi Mordenkainen, Otiluke, Otto, Nystul, Rary ou Drawmij viennent tous de cette table fondatrice.
Qui est Gord le Fripon ?
Gord le Fripon (Gord the Rogue) est un personnage créé par Gary Gygax pour une série de romans situés dans l’univers de Greyhawk, avec des titres comme Saga of Old City ou Artifact of Evil. Gygax en a conservé les droits en quittant TSR.
Les romans Greyhawk ont-ils été traduits en français ?
Non. La série de romans Gord le Fripon, écrite par Gary Gygax, n’a jamais été traduite en français. Le lectorat francophone n’a donc jamais eu accès à la fiction officielle de Greyhawk, restée disponible uniquement en anglais.
Pourquoi Greyhawk est-il si peu connu en France ?
Parce que, contrairement aux Royaumes oubliés ou à Lancedragon, ni ses romans ni l’essentiel de sa gamme n’ont été traduits dans notre langue. On en croise les traces partout, dans les sorts et les modules, sans avoir jamais pu lire une collection cohérente en français. Greyhawk reste une présence en creux.

Laisser un commentaire / une idée / compléter...