Spelljammer, quand Donjons & Dragons est parti dans l’espace

En 1989, quelqu’un chez TSR a regardé une carte du multivers de Donjons & Dragons et s’est dit qu’il manquait l’essentiel : des galions volants, des hippopotames en armure et un océan cosmique. Spelljammer est né de cette logique imparable. Trente-cinq ans plus tard, on contemple toujours ce monument de démesure space-fantasy, magnifiquement assumé et obstinément absent de nos rayonnages francophones.

Il y a des suppléments qui élargissent prudemment l’univers d’un jeu. Et il y a Spelljammer, qui en 1989 a décidé que le multivers de Donjons & Dragons avait surtout besoin d’une chose : qu’on puisse y voyager d’une planète à l’autre à bord d’un galion volant propulsé par la magie. On parle d’une extension où des magiciens prennent place dans un fauteuil enchanté pour faire décoller un navire, où l’espace entre les mondes est un océan plutôt qu’un vide, et où la première question raisonnable, « mais pourquoi ? », n’a jamais reçu d’autre réponse que « parce que c’est génial ». À la fin des années 1980, chez TSR, on osait à peu près n’importe quoi, et Spelljammer en reste la preuve la plus flamboyante.

L’essentiel

  • Donjons & Dragons part dans l’espace (1989) : galions volants et sphères de cristal.
  • Le phlogiston relie tous les mondes DnD ; bestiaire délirant (illithids, neogi, giff).
  • Le Cloakmaster Cycle n’a jamais été officiellement traduit en français.
  • Univers réhabilité par la 5e édition (Adventures in Space, 2022).

L’idée tient en une image : les vaisseaux. Les « spelljammers » sont ces engins volants mus par la magie, des galions, des nautiles, des bestioles improbables taillées dans la coque et le sortilège, qui sillonnent un cosmos pensé comme un grand bestiaire maritime. Chaque système stellaire est enfermé dans une sphère de cristal, la « crystal sphere », sorte de coquille gigantesque qui contient ses propres soleils et ses propres mondes. Et entre ces sphères s’étend le « phlogiston », un océan flamboyant et inflammable où dérivent les navires d’une bulle à l’autre. On est ici en pleine fantaisie spatiale, très loin de la moindre rigueur scientifique, et c’est précisément le projet. Personne n’a jamais prétendu que Spelljammer faisait dans la hard science. Il fait dans le galion qui aborde un autre galion, à coups de catapulte, au milieu d’un néant qui prend feu. Et il le fait avec un aplomb total, sans jamais chercher à se faire pardonner son grain de folie.

Un cosmos qui relie tous les mondes

Plusieurs sphères de cristal flottant dans un flux de gaz lumineux, petits vaisseaux naviguant entre les mondes

Derrière la démesure se cache une vraie ambition : fédérer. Spelljammer ne crée pas un univers de plus à côté des autres, il les connecte. Les Royaumes oubliés, le monde de Krynn cher à Lancedragon, les différents cadres de jeu de Donjons & Dragons se retrouvent soudain reliés par ce grand océan cosmique. En théorie, on peut quitter une sphère de cristal abritant un monde familier, traverser le phlogiston et débarquer dans un tout autre cadre de campagne. Pour l’époque, brancher les uns aux autres des décors jusque-là hermétiques, ça donnait le vertige. Spelljammer posait, mine de rien, les fondations d’un multivers cohérent là où il n’y avait que des continents séparés.

Reste que cette ambition explique aussi pourquoi l’objet a longtemps divisé. Tout le monde n’avait pas envie de voir son cadre de campagne soigneusement entretenu devenir une escale parmi d’autres dans un atlas galactique. Le space-fantasy, ce mélange revendiqué d’épée, de sorcellerie et de vaisseaux, a toujours eu ses inconditionnels et ses sceptiques. On range volontiers Spelljammer parmi ces objets cultes que l’on admire pour leur folie autant qu’on les tient à distance pour la même raison. Il y a quelque chose de profondément réjouissant à imaginer un groupe d’aventuriers médiévaux découvrant qu’au-delà du ciel les attend tout un trafic interplanétaire.

Un bestiaire qui ne s’excuse de rien

Équipage de créatures spatiales étranges sur un galion volant, navigateur à tentacules et soldats hippopotames

Si l’univers tient debout, c’est aussi grâce à ses habitants, et là encore le supplément ne fait pas dans la demi-mesure. On y croise les illithids, ces flagelleurs mentaux d’ordinaire tapis dans les profondeurs souterraines, recyclés ici en navigateurs cosmiques, ce qui ajoute une couche d’angoisse au moindre voyage. Plus loin rôdent les neogi, esclavagistes répugnants dont la seule présence suffit à plomber l’ambiance d’une escale. Et puis il y a les giff, et là on touche au sublime : des humanoïdes hippopotames à la discipline toute militaire, amateurs de poudre et d’ordre, qui ressemblent à ce qui se passerait si un régiment colonial avait été dessiné par quelqu’un de très sérieux et très fatigué. Autour d’eux gravitent montures et monstres de l’espace, toute une faune pensée pour peupler ce cosmos liquide.

C’est peut-être là que se loge le charme durable de Spelljammer. Ce bestiaire ne s’excuse jamais. Il assume l’hippopotame soldat avec le même sérieux que le tentaculaire dévoreur de cerveaux. On sent, derrière chaque créature, des concepteurs qui s’amusaient franchement, sans se demander une seule seconde si tout cela était bien raisonnable. Et l’histoire éditoriale leur a donné raison : longtemps relégué au rang de curiosité d’initiés, l’univers a fini par être réhabilité par la cinquième édition de Donjons & Dragons avec « Spelljammer: Adventures in Space » en 2022. Une bonne folie ne disparaît pas, elle attend simplement son heure pour réembarquer.

Reste le point sensible pour qui lit en français : ce patrimoine demeure largement hors de portée dans notre langue. Le cœur romanesque de l’univers, le cycle The Cloakmaster Cycle et son héros Teldin Moore, court sur six tomes qui n’ont jamais connu de traduction française officielle. Des amateurs s’y sont attelés au fil des années, par passion et sans filet, mais aucun éditeur n’a jamais porté la chose dans nos rayons. Le francophone curieux se retrouve donc face à un univers fait pour émerveiller, et qu’il faut aller chercher dans une autre langue, le dictionnaire à portée de main. Spelljammer, c’est un galion qui flambe dans un océan cosmique, peuplé d’hippopotames militaires et de dévoreurs de cerveaux, et que l’on contemple depuis le quai, faute de passerelle traduite pour monter à bord.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que Spelljammer ?

Spelljammer est une extension de Donjons & Dragons parue en 1989 qui propulse l’univers du jeu dans l’espace. On y voyage à bord de vaisseaux volants mus par la magie, d’une sphère stellaire à l’autre, dans un registre de fantaisie spatiale entièrement assumé.

Que sont les « spelljammers » et les sphères de cristal ?

Les spelljammers sont des vaisseaux volants, souvent des galions, propulsés par la magie. Chaque système stellaire est enfermé dans une sphère de cristal, une immense coquille qui contient ses soleils et ses mondes. Entre ces sphères s’étend le phlogiston, un océan cosmique inflammable où dérivent les navires.

Quel rapport entre Spelljammer et les autres mondes de Donjons & Dragons ?

Spelljammer relie les différents cadres de jeu de Donjons & Dragons, comme les Royaumes oubliés ou le monde de Krynn de Lancedragon. L’univers les connecte par son océan cosmique, dessinant une sorte de méta-univers où l’on peut voyager d’un décor à l’autre.

Quelles sont les créatures emblématiques de Spelljammer ?

On y trouve les illithids, ou flagelleurs mentaux, devenus navigateurs de l’espace, les neogi esclavagistes, et surtout les giff, des humanoïdes hippopotames à la discipline militaire. S’y ajoutent diverses montures et monstres de l’espace.

Les romans Spelljammer existent-ils en français ?

Le cycle romanesque The Cloakmaster Cycle, six tomes centrés sur le héros Teldin Moore, n’a jamais été officiellement traduit en français. Seules des traductions amateurs ont circulé côté fans, sans édition francophone officielle.

Spelljammer existe-t-il encore aujourd’hui ?

Oui. Après des années de statut culte, l’univers a été réhabilité par la cinquième édition de Donjons & Dragons, avec la sortie de Spelljammer: Adventures in Space en 2022.

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