La bande dessinée et le jeu de rôle partagent un ADN commun : des mondes dessinés, des personnages qu’on s’approprie, et une narration qui laisse de la place à l’imagination. Rien d’étonnant à ce que les deux aient flirté depuis quatre décennies. Ce qui est plus surprenant, c’est la diversité des résultats : des pépites, des curiosités, des ovnis et quelques galères mémorables. En 2020, à l’occasion du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, on avait dressé un premier inventaire des portages BD vers JDR. Six ans plus tard, la liste s’est allongée et le genre n’a jamais été aussi vivant.
La Fleur de l’Asiamar (1986) mérite une mention spéciale. Jodorowsky et Pierre Rosenthal, publiée par Les Humanoïdes Associés. Un livret de 32 pages (règles + scénario) offert avec le tome 3 de la BD Alef-Thau. C’est la première publication commerciale du système Simulacres. Un objet de collection aujourd’hui.
Elfquest (1994), publié chez Halloween Concept sous système BASIC de Chaosium. La BD de Wendy et Richard Pini, culte aux États-Unis, adaptée en JDR pour le marché francophone. Un portage fidèle mais resté confidentiel.
Légendes des Contrées Oubliées (1995), publié chez Delcourt par Stéphane Bura et GE Ranne. Plus encyclopédique que ludique : on effleure l’univers sans grandes révélations, les règles sont obscures et moyennement pratiques. Un ouvrage pour les bédéphiles avant tout.
La Caste des Métabarons (2001), fruit d’une association entre Yéti Entertainment (filiale des Humanoïdes Associés) et West End Games. Livres de base développés simultanément en anglais et en français. L’univers de Jodorowsky en JDR, rien que ça.
Donjon Clefs en Mains (2001), édité par Delcourt. L’ouvrage permet de jouer des aventures sur Terra Amata, dans toutes les époques de la série Donjon de Sfar et Trondheim. Un portage malin pour une BD qui est elle-même une parodie de JDR. La boucle est bouclée.
Lanfeust et le Monde de Troy (2005), édité par Soleil. Un système simple et beau, fidèle à l’humour d’Arleston et Tarquin. Un bon livre d’initiation pour son époque, même si la gamme est restée limitée.
Donjon de Naheulbeuk (2009), développé sous système Œil noir avec une encyclopédie en ligne et des scénarios communautaires. Disponible aux éditions Le Grimoire. L’humour de Pen of Chaos traduit en mécanique de jeu, pour le meilleur et pour le pire.
La Brigade chimérique (2010), par la Confrérie du Radium, publié chez Sans Détour. Un portage audacieux de la BD de Lehman et Colin, qui plonge dans un univers de super-héros européens des années 1930. Du JDR de super-héros à la française, rare et précieux.
Les Quatre de Baker Street (2013), édité par Vents d’Ouest. Des aventures à la Sherlock Holmes jouées par des gamins des rues victoriennes. Disponible en PDF.
Hexagon Universe (2013), portage de l’univers des super-héros français parus dans les revues Futura, Zembla, Kiwi. On y incarne des agents du CLASH, une organisation anti-crime sous l’égide de l’ONU. Du super-héros francophone, un créneau que personne n’occupe.
Légendes de la Garde / Mouse Guard (2014), la BD de David Petersen adaptée en JDR. On y incarne des souris guerrières dans une ère médiévale. Sous l’aspect mignon se cachent des situations dangereuses et funestes. Ne vous fiez pas aux moustaches.
City Hall (2014), manga de Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre adapté en JDR par Laurent Devernay chez Ankama. Un monde victorien où les écrivains sont dangereux : de leur plume naissent des êtres de papier. Écrire est devenu interdit. Les joueurs incarnent les régulateurs de l’organisation Nostromo.
Space Adventure Cobra (2015). Bien avant les Gardiens de la Galaxie, on savait faire de la SF cool et pulp. Le manga de Buichi Terasawa donne un JDR qui aurait mérité un plus large succès. Les joueurs sont lâchés dans l’Univers Zéro, dont les contours ont été dessinés depuis les mangas, les artworks et la série animée.
L’Agence Barbare (2015), édité par Stellamaris. Les joueurs incarnent une milice municipale dans un univers d’heroic fantasy classique. La magie tient lieu de technologie et on joue des « brutasses, limiers et sorcellants ».
Blacksad (2016), publié par La Loutre Rôliste. L’univers noir et polar de Díaz Canales et Guarnido adapté en JDR. On y incarne des personnages anthropomorphiques dans une Amérique des années 1950 pleine de jazz, de corruption et de fumée de cigarette.
Freaks’ Squeele (2017), adapté par Ankama. Les joueurs appartiennent à la Faculté d’Études Académiques des Héros dans un monde moderne où les pouvoirs spéciaux sont répandus. Le jeu se joue en campagne calquée sur le calendrier universitaire : deux semestres et les vacances.
Les Godillots (2018), Bamboo Édition. La BD de Marko et Olier plonge ses protagonistes dans la Première Guerre mondiale. Au tome 5, l’éditeur offrait un mini JDR de 8 pages dont 4 consacrées à un scénario jouable. Format minimal, ambition maximale.
—
Le portage BD vers JDR est un révélateur. Quand ça fonctionne, c’est parce que l’univers de la BD est suffisamment riche pour supporter l’improvisation des joueurs. Quand ça échoue, c’est souvent parce que l’adaptation s’est contentée de coller des règles sur un décor sans se demander ce que les joueurs y feraient concrètement. Les meilleurs portages de cette liste (Blacksad, la Brigade chimérique, Cobra, Mouse Guard) partagent un point commun : ils donnent aux joueurs un rôle clair dans un monde qui existait avant eux. Et ça, c’est le cœur du JDR.
Pour explorer d’autres systèmes de JDR francophones, retrouvez notre encyclopédie en ligne.
En bref : Les adaptations de bandes dessinées en jeux de rôle existent depuis 1984 (Mega/Valérian). Ce dossier recense les portages francophones marquants sur quatre décennies, de La Fleur de l’Asiamar à Blacksad, en passant par Lanfeust, Cobra, le Donjon de Naheulbeuk et les ajouts récents.
Quarante ans de portages BD vers JDR : la rétrospective
Mega (1984) ouvre le bal. Paru dans le magazine Jeux & Stratégie, c’est un portage non officiel de l’univers de Valérian de Christin et Mézières. Pourquoi non officiel ? Parce que les droits coûtaient trop cher et que le JDR français sortait tout juste du berceau. Mega a connu cinq éditions depuis, la dernière chez Leha Éditions. Quarante ans de carrière pour un jeu né faute de budget, c’est une belle ironie.
La Fleur de l’Asiamar (1986) mérite une mention spéciale. Jodorowsky et Pierre Rosenthal, publiée par Les Humanoïdes Associés. Un livret de 32 pages (règles + scénario) offert avec le tome 3 de la BD Alef-Thau. C’est la première publication commerciale du système Simulacres. Un objet de collection aujourd’hui.
Elfquest (1994), publié chez Halloween Concept sous système BASIC de Chaosium. La BD de Wendy et Richard Pini, culte aux États-Unis, adaptée en JDR pour le marché francophone. Un portage fidèle mais resté confidentiel.
Légendes des Contrées Oubliées (1995), publié chez Delcourt par Stéphane Bura et GE Ranne. Plus encyclopédique que ludique : on effleure l’univers sans grandes révélations, les règles sont obscures et moyennement pratiques. Un ouvrage pour les bédéphiles avant tout.
La Caste des Métabarons (2001), fruit d’une association entre Yéti Entertainment (filiale des Humanoïdes Associés) et West End Games. Livres de base développés simultanément en anglais et en français. L’univers de Jodorowsky en JDR, rien que ça.
Donjon Clefs en Mains (2001), édité par Delcourt. L’ouvrage permet de jouer des aventures sur Terra Amata, dans toutes les époques de la série Donjon de Sfar et Trondheim. Un portage malin pour une BD qui est elle-même une parodie de JDR. La boucle est bouclée.
Lanfeust et le Monde de Troy (2005), édité par Soleil. Un système simple et beau, fidèle à l’humour d’Arleston et Tarquin. Un bon livre d’initiation pour son époque, même si la gamme est restée limitée.
Donjon de Naheulbeuk (2009), développé sous système Œil noir avec une encyclopédie en ligne et des scénarios communautaires. Disponible aux éditions Le Grimoire. L’humour de Pen of Chaos traduit en mécanique de jeu, pour le meilleur et pour le pire.
La Brigade chimérique (2010), par la Confrérie du Radium, publié chez Sans Détour. Un portage audacieux de la BD de Lehman et Colin, qui plonge dans un univers de super-héros européens des années 1930. Du JDR de super-héros à la française, rare et précieux.
Les Quatre de Baker Street (2013), édité par Vents d’Ouest. Des aventures à la Sherlock Holmes jouées par des gamins des rues victoriennes. Disponible en PDF.
Hexagon Universe (2013), portage de l’univers des super-héros français parus dans les revues Futura, Zembla, Kiwi. On y incarne des agents du CLASH, une organisation anti-crime sous l’égide de l’ONU. Du super-héros francophone, un créneau que personne n’occupe.
Légendes de la Garde / Mouse Guard (2014), la BD de David Petersen adaptée en JDR. On y incarne des souris guerrières dans une ère médiévale. Sous l’aspect mignon se cachent des situations dangereuses et funestes. Ne vous fiez pas aux moustaches.
City Hall (2014), manga de Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre adapté en JDR par Laurent Devernay chez Ankama. Un monde victorien où les écrivains sont dangereux : de leur plume naissent des êtres de papier. Écrire est devenu interdit. Les joueurs incarnent les régulateurs de l’organisation Nostromo.
Space Adventure Cobra (2015). Bien avant les Gardiens de la Galaxie, on savait faire de la SF cool et pulp. Le manga de Buichi Terasawa donne un JDR qui aurait mérité un plus large succès. Les joueurs sont lâchés dans l’Univers Zéro, dont les contours ont été dessinés depuis les mangas, les artworks et la série animée.
L’Agence Barbare (2015), édité par Stellamaris. Les joueurs incarnent une milice municipale dans un univers d’heroic fantasy classique. La magie tient lieu de technologie et on joue des « brutasses, limiers et sorcellants ».
Blacksad (2016), publié par La Loutre Rôliste. L’univers noir et polar de Díaz Canales et Guarnido adapté en JDR. On y incarne des personnages anthropomorphiques dans une Amérique des années 1950 pleine de jazz, de corruption et de fumée de cigarette.
Freaks’ Squeele (2017), adapté par Ankama. Les joueurs appartiennent à la Faculté d’Études Académiques des Héros dans un monde moderne où les pouvoirs spéciaux sont répandus. Le jeu se joue en campagne calquée sur le calendrier universitaire : deux semestres et les vacances.
Les Godillots (2018), Bamboo Édition. La BD de Marko et Olier plonge ses protagonistes dans la Première Guerre mondiale. Au tome 5, l’éditeur offrait un mini JDR de 8 pages dont 4 consacrées à un scénario jouable. Format minimal, ambition maximale.
Depuis 2020 : le genre accélère
La tendance n’a fait que s’amplifier depuis notre premier dossier. Valérian a enfin obtenu son propre JDR officiel, publié chez 3e Œil. Quarante ans après que Mega ait contourné le problème des droits, les agents spatio-temporels de Christin et Mézières ont leur table de jeu attitrée. The Walking Dead Universe RPG (Free League, 2023) a montré que les adaptations BD/comics vers JDR fonctionnent aussi côté anglophone, avec un système Year Zero Engine adapté à la survie en monde zombie. Les comics américains ne sont pas en reste : Hellboy a eu son RPG (Mantic Games), Avatar: The Last Airbender aussi (Magpie Games), et le JDR Rick et Morty vs D&D qu’on a chroniqué a prouvé que même l’humour absurde passe sur une fiche de personnage. Le mouvement ne se limite plus aux éditeurs spécialisés. Les éditeurs de BD eux-mêmes intègrent le JDR comme un prolongement naturel de leurs univers. Quand Bamboo offre un mini JDR avec un tome de BD, quand Ankama publie des adaptations de ses propres mangas, quand Delcourt revient au JDR avec des formats courts, c’est que le portage BD vers JDR n’est plus une curiosité. C’est un genre à part entière.
—
Le portage BD vers JDR est un révélateur. Quand ça fonctionne, c’est parce que l’univers de la BD est suffisamment riche pour supporter l’improvisation des joueurs. Quand ça échoue, c’est souvent parce que l’adaptation s’est contentée de coller des règles sur un décor sans se demander ce que les joueurs y feraient concrètement. Les meilleurs portages de cette liste (Blacksad, la Brigade chimérique, Cobra, Mouse Guard) partagent un point commun : ils donnent aux joueurs un rôle clair dans un monde qui existait avant eux. Et ça, c’est le cœur du JDR.
Pour explorer d’autres systèmes de JDR francophones, retrouvez notre encyclopédie en ligne. 
Super cette chronique.
On ne peut pas citer tous les jeux, bien entendu (et merci d’avoir parlé de l’Agence Barbare).
L’exemple des Godillots, le jeu de grolles, aurait cependant été intéressant.
C’est un mini-JDR de 8 pages (dont un scénario de 4 pages) publié dans le cinquième et dernier tome de la série “Les Godillots”, sur la Première Guerre mondiale, des mêmes auteurs que la BD de l’Agence Barbare (et le même auteur JDR, moi).
Il s’agit donc d’un JDR publié par l’éditeur (Bamboo) en fin de volume et donc largement diffusé.
Pour info. 🙂
Classe je mets à jour l’article !